Philosophie · Religion

Averroès et le droit de la raison

Aux sources d’une lecture rationnelle de l’islam

Au douzième siècle, à Cordoue, un homme a posé une thèse qui fait encore trembler les certitudes : si la raison démontre une chose et que la lettre d’un texte sacré semble dire le contraire, c’est qu’on a mal lu le texte. Cet homme, c’est Abū l-Walīd ibn Rušd — Averroès pour l’Occident latin, qui le surnommait simplement « le Commentateur ». Juge, médecin, philosophe, il a consacré sa vie à montrer que la foi et la raison ne sont pas deux ennemies à départager, mais deux chemins vers une même vérité. Tout ce que cette revue tente — relire les textes anciens avec les outils de l’esprit — prend ici sa source la plus ancienne et la plus noble.

Un juge qui défendait les philosophes

Ibn Rushd (1126–1198) n’était pas un marginal. Il fut grand cadi de Séville et de Cordoue, médecin du calife, héritier d’une famille de juristes. C’est dire qu’il parlait de l’intérieur de la tradition, et non contre elle. Mais il écrivait à une époque tendue. Un siècle plus tôt, le grand al-Ghazālī avait porté un coup retentissant à la philosophie dans son Tahāfut al-falāsifa — « l’Incohérence des philosophes » — accusant les penseurs d’avoir, sur certains points, quitté la foi pour la spéculation grecque.

Averroès lui répond, point par point, dans un livre au titre en miroir : Tahāfut al-tahāfut, « l’Incohérence de l’Incohérence ». Le duel n’est pas qu’une querelle d’érudits : c’est, pour des siècles, la grande bifurcation de la pensée musulmane. D’un côté, une prudence qui borne la raison ; de l’autre, une confiance qui la libère. Averroès choisit la seconde — et il va lui donner sa charte.

La thèse décisive

Cette charte porte un nom : le Faṣl al-maqāl, le « Discours décisif », dont le sous-titre dit déjà tout — un livre qui établit le lien entre la Loi révélée (شريعة, sharīʿa) et la sagesse (حكمة, ḥikma, la philosophie). Son principe tient en une formule limpide :

La vérité ne contredit pas la vérité ;
elle s’accorde avec elle
et témoigne en sa faveur.

Le raisonnement est d’une élégance redoutable. La Révélation est vraie. La démonstration rationnelle, quand elle est rigoureuse, est vraie aussi. Or deux vérités ne peuvent se contredire. Donc, si la lettre apparente (ظاهر, le ẓāhir) d’un verset semble heurter une vérité solidement démontrée, ce n’est pas la raison qui doit plier : c’est que le verset appelle une interprétation (تأويل, taʾwīl), un sens plus profond que sa surface. Le conflit n’est jamais entre la foi et la raison ; il est entre la raison et une lecture trop littérale de la foi.

Et Averroès va plus loin : pour lui, philosopher n’est pas seulement permis, c’est prescrit. Le Coran lui-même, dit-il, ordonne sans cesse de réfléchir, d’observer, de tirer des conclusions de ce qu’on voit. Quand le texte dit :

فَاعْتَبِرُوا يَا أُولِي الْأَبْصَارِ« Tirez-en une leçon, ô vous qui êtes doués de clairvoyance » — Coran 59, 2

le mot iʿtibār — « tirer une leçon, inférer » — n’est rien d’autre, conclut Averroès, qu’un appel au raisonnement. Réfléchir sur le monde et sur le sens, ce n’est pas désobéir à la Loi : c’est lui obéir.

Trois manières de comprendre

Averroès n’était pas naïf : il savait que tout le monde ne pense pas de la même façon. Il distingue donc trois types d’esprits, selon ce qui les convainc. Les premiers se rangent à la parole bien dite, à l’image, à l’exhortation — c’est la voie de la plupart. Les deuxièmes raisonnent par la dispute et l’argument probable — c’est la voie des théologiens. Les troisièmes n’admettent que la démonstration rigoureuse — c’est la voie des philosophes.

De là une conséquence prudente, parfois mal comprise : l’interprétation savante n’est pas faite pour tous. Donner un taʾwīl subtil à qui n’a que la lecture simple, c’est risquer de lui ôter sa foi sans rien mettre à la place. Chacun doit recevoir la vérité dans la langue qu’il peut entendre. Loin d’être une arrogance, la philosophie est donc, chez Averroès, une responsabilité — réservée à ceux qui en ont les moyens, et tenue de respecter la foi des autres.

Le malentendu de la double vérité

Une légende tenace prête à Averroès la « double vérité » : une chose pourrait être vraie en philosophie et fausse en religion, ou l’inverse. C’est un contresens — né plus tard chez certains de ses lecteurs latins, pas chez lui. Sa position est exactement l’opposée : il n’y a qu’une vérité, à laquelle mènent deux chemins, la raison et la Révélation. S’ils paraissent diverger, c’est notre compréhension qui faiblit, jamais la vérité qui se dédouble. Cette unité du vrai est le cœur battant de tout son système — et ce qui le rend si moderne.

Le fil jusqu’à nous

L’histoire fut ingrate. Vers la fin de sa vie, pris dans les remous politiques de l’empire almohade, Averroès tomba en disgrâce ; certains de ses livres furent brûlés, et il connut un temps l’exil avant d’être réhabilité. Plus largement, sa postérité fut paradoxale : immense en Europe, où il nourrit la scolastique et, plus tard, l’idée d’une raison autonome, mais longtemps assoupie dans le monde qui l’avait vu naître, où c’est plutôt la prudence de Ghazālī qui l’emporta.

Et pourtant le fil n’a jamais cassé. À l’époque moderne, des penseurs sont revenus puiser à cette source pour penser un islam réconcilié avec la raison. Le philosophe marocain Mohammed Abed al-Jabri a fait d’Ibn Rushd la clé de voûte de son grand projet de « critique de la raison arabe », opposant la voie démonstrative (burhān) héritée d’Averroès aux courants qui la bridaient. Avant lui, les réformateurs de la Nahḍa avaient déjà replacé la raison et l’interprétation au centre.

C’est dans ce courant que s’inscrit Muhammad Shahrour. Quand il relit les mots du Coran avec les outils de la linguistique et des savoirs de son temps, quand il affirme que la compréhension du texte progresse avec la connaissance humaine, quand il préfère l’ijtihād de la raison à la répétition de la tradition — il accomplit, à sa manière, le programme du Faṣl al-maqāl. Il ne cite pas toujours Averroès comme maître ; mais il marche sur le chemin qu’Averroès a tracé. La conviction est la même, à huit siècles de distance : relire avec la raison n’est pas trahir la foi, c’est l’honorer.

Une lignée, et un débat Faire d’Averroès la « source » d’une lecture rationnelle de l’islam est une généalogie défendable — mais c’est aussi, en partie, une reconstruction moderne : ce sont des penseurs comme al-Jabri qui ont érigé l’averroïsme en projet pour notre temps. Et le débat qu’Averroès eut avec Ghazālī n’est pas clos : la voie plus prudente, attachée au sens premier du texte, reste vivante et respectable. Présenter ce courant, ce n’est pas trancher la querelle — c’est revendiquer un héritage, en sachant qu’il en existe d’autres.

« La sagesse est la compagne et la sœur de lait de la Loi. » — Ibn Rushd

Pour aller plus loin

  • Averroès, Discours décisif (Faṣl al-maqāl), trad. Marc Geoffroy, GF-Flammarion.
  • Averroès, L’Incohérence de l’Incohérence (Tahāfut al-tahāfut), en réponse à al-Ghazālī.
  • Mohammed Abed al-Jabri, Critique de la raison arabe (Naqd al-ʿaql al-ʿarabī).
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