Ce qui distingue une religion
Deux traditions face à la même souffrance ne cherchent pas toujours la même chose. Avant de comparer leurs réponses, il faut comparer leurs questions.
Un enfant meurt, et deux personnes de traditions différentes cherchent à en parler avec ceux qui restent. L'une dit : « Dieu avait un dessein que nous ne comprenons pas encore, et un jour la justice sera faite. » L'autre dit : « La souffrance fait partie de la roue des existences ; ce qui compte maintenant, c'est de s'en libérer, pas de comprendre pourquoi elle est venue. » Aucune des deux ne ment, aucune ne cherche à consoler à bon compte. Mais elles ne répondent pas à la même question, et c'est ce décalage, plus que leurs contenus, qui distingue vraiment leurs deux traditions.
❦Le mal, deux fois posé
Prenons la question la plus universelle de toutes, celle de la souffrance et du mal, et regardons comment elle se pose différemment selon le point de départ. Les religions qui affirment un Dieu unique, tout-puissant et bon, le judaïsme, le christianisme, l'islam, affrontent une tension logique précise : si Dieu peut tout et veut le bien, pourquoi le mal existe-t-il ? La question, formulée dès l'Antiquité, porte un nom savant, la théodicée, « la justice de Dieu », et chaque tradition monothéiste a produit ses propres tentatives de réponse : l'épreuve, le libre arbitre humain, le mystère qui dépasse l'entendement.
Le bouddhisme, lui, ne part pas de cette question, parce qu'il ne part pas de l'affirmation d'un créateur tout-puissant à justifier. Sa première question n'est pas « pourquoi la souffrance existe-t-elle ? » mais « comment s'en libérer ? ». La première des quatre nobles vérités énoncées par le Bouddha constate simplement que la souffrance, dukkha, fait partie de l'existence ; la seconde en cherche la cause, l'attachement et l'ignorance ; les deux dernières indiquent une voie de cessation. Le problème du mal, tel que le pose la théodicée occidentale, ne se pose presque pas dans ces termes : il n'y a pas de toute-puissance bienveillante à concilier avec la souffrance du monde, donc pas de contradiction logique à résoudre en premier lieu.
❦Ce que ce décalage évite de faire
On comprend, une fois ce décalage repéré, pourquoi il est trompeur de juger une tradition avec les critères d'une autre. Reprocher au bouddhisme de ne pas résoudre le problème du mal comme le fait la théologie chrétienne revient à lui reprocher de ne pas répondre à une question qu'il n'a jamais posée en ces termes. À l'inverse, juger les monothéismes incapables d'apaisement parce qu'ils ne proposent pas de sortie du cycle des existences revient à leur demander de répondre à une question qui n'est pas la leur. Le désaccord réel, souvent, n'est pas là où on le cherche en premier : il n'est pas dans les réponses, il est dans le choix de la question.
Cela ne signifie pas que toutes les questions se valent, ni qu'on ne puisse jamais comparer deux traditions. Cela signifie que la comparaison honnête commence par identifier ce que chaque tradition tient pour acquis avant de répondre, exactement comme les écoles philosophiques se distinguent d'abord par la question qu'elles placent en premier plutôt que par leur conclusion. L'essai Ce qui distingue une école développe ce même principe, hors du champ religieux.
❦Un principe, pas une conclusion
Ce principe ne dit encore rien sur la vérité de telle ou telle tradition. Il ne dispense pas non plus d'examiner, à l'intérieur d'une même tradition, si sa question première résiste à l'examen ou si elle mérite d'être elle-même reposée. Mais il évite une erreur fréquente et souvent invisible : croire qu'on a réfuté une religion parce qu'elle ne répond pas à la question qu'on avait, soi-même, envie de lui poser. Avant de juger une réponse insuffisante, il vaut la peine de vérifier qu'elle prétendait bien répondre à la question qu'on lui pose.
Deux traditions qui ne répondent pas à la même question ne se contredisent pas nécessairement. Elles parlent, parfois, d'ailleurs.
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Pour continuer
- Sur le geste théologique en lui-même : Croire, et vouloir comprendre.
- Sur la naissance de la théologie rationnelle en islam : Quand la foi se met à raisonner.
- Sur le même principe appliqué aux écoles philosophiques : Ce qui distingue une école.
- Sur le problème du mal, traité pour lui-même : Le problème du mal.
