Freud et Jung : l’héritage et la fracture
Ce qui tient, ce qui rompt, ce qui demeure
On peut tout reprocher à Sigmund Freud — et beaucoup de reproches sont mérités — sans effacer ceci : il a ouvert une porte que personne n’a refermée depuis. L’idée qu’une part décisive de notre vie psychique nous échappe, qu’elle agit sous le seuil de la conscience, est devenue si évidente qu’on oublie qu’il a fallu l’inventer. Carl Jung, son héritier le plus brillant, franchira cette porte — puis claquera la suivante au nez du maître. Cet essai fait l’inventaire : les grandes notions de Freud, les critiques que Jung leur opposa, et la question qui compte le plus pour nous aujourd’hui — qu’en reste-t-il de solide ?
Ce que Freud a ouvert
Commençons par les fondations, présentées simplement. La première, et la plus durable, est l’inconscient dynamique : non pas un simple « non-conscient » passif, mais un lieu actif, qui pousse, retient, déforme. À côté de lui, le refoulement (Verdrängung) : le mécanisme par lequel l’esprit chasse hors de la conscience ce qu’il ne peut supporter — un désir honteux, un souvenir trop douloureux. Ce qui est refoulé ne disparaît pas ; il revient, déguisé, dans les rêves, les lapsus, les symptômes. C’est le fameux « retour du refoulé ».
De là découlent plusieurs outils que la pratique a retenus. Les mécanismes de défense — déni, projection, sublimation, déplacement — ces ruses par lesquelles le moi se protège de ce qui l’angoisse. Le transfert : en thérapie, le patient reporte sur l’analyste des sentiments venus d’autres relations, souvent anciennes — phénomène bien réel, que tout clinicien observe encore. La cure par la parole elle-même : l’intuition que mettre des mots, librement, sur ce qui pèse, soulage et révèle. Et les rêves, qu’il appelait la « voie royale » vers l’inconscient.
Freud a aussi proposé une carte de l’appareil psychique, en trois instances : le ça (les pulsions brutes), le moi (l’arbitre, en prise avec le réel) et le surmoi (la loi intériorisée, la conscience morale). Sa visée tenait dans une formule célèbre :
« Là où était le ça,
le moi doit advenir. »
— Freud
Reste le point le plus contesté : pour Freud, le moteur de tout cela est la libido, une énergie d’origine essentiellement sexuelle, présente dès l’enfance, et dont les avatars (dont le fameux complexe d’Œdipe) expliqueraient l’essentiel de nos névroses. C’est précisément ici que son plus proche disciple va se cabrer.
La fracture avec Jung
Pendant quelques années, Freud voit en Jung son « prince héritier », celui qui portera la psychanalyse au-delà du cercle viennois. Puis, vers 1912-1913, la rupture éclate — déclenchée par un livre de Jung qui ose redéfinir la libido. L’amitié n’y survivra pas. Mais derrière la brouille personnelle, il y a de vrais désaccords de fond, et ce sont eux qui nous intéressent.
Sur la libido, d’abord. Là où Freud y voit une énergie sexuelle, Jung l’élargit en une énergie psychique générale, dont la sexualité n’est qu’une expression parmi d’autres. Pour Jung, tout ramener au sexuel est une réduction qui appauvrit l’expérience humaine.
Sur l’inconscient, ensuite. L’inconscient de Freud est surtout personnel : le dépôt de notre histoire refoulée. Jung lui ajoute une couche plus profonde, l’inconscient collectif, peuplé d’archétypes — ces figures universelles (l’ombre, la mère, le sage) qu’on retrouve dans tous les mythes. L’inconscient cesse d’être une simple poubelle de l’enfance pour devenir un fond commun à l’humanité.
Sur le sens, surtout. Freud regarde en arrière : il cherche les causes, tapies dans le passé. Jung regarde aussi en avant : la psyché aurait un but, une tendance à se réaliser, qu’il nomme l’individuation. Le symptôme, chez Freud, est une cicatrice ; chez Jung, il peut être un appel. C’est la différence entre une lecture causale et une lecture téléologique.
Sur la religion, enfin. Freud y voit une illusion, un reliquat infantile, presque une névrose collective. Jung y voit une fonction vitale de la psyché, un langage de symboles indispensable à l’équilibre intérieur. Ce désaccord-là, on le sent, déborde la psychologie — et il explique pourquoi Jung parle tant à qui s’intéresse au religieux.
L’inventaire : ce qui tient, ce qui s’effrite
Venons-en à la question franche : sur le plan de la science, qu’est-ce qui a résisté ? Soyons honnêtes des deux côtés.
Ce qui s’est effrité. Beaucoup des affirmations spécifiques de Freud n’ont pas tenu. Le complexe d’Œdipe comme clé universelle, l’« envie du pénis », l’origine sexuelle de toute névrose, le déchiffrage des rêves comme accomplissement déguisé d’un désir : ces thèses sont aujourd’hui largement abandonnées ou jugées invérifiables. Le philosophe Karl Popper objectait que la psychanalyse explique tout et que rien ne peut la réfuter — ce qui, pour lui, la disqualifiait comme science. D’autres, comme Adolf Grünbaum, ont contesté la valeur de preuve de la cure elle-même.
Ce qui a tenu, et parfois s’est trouvé confirmé. L’intuition centrale, d’abord : nous ne sommes pas transparents à nous-mêmes. La psychologie cognitive a amplement démontré l’existence de traitements mentaux inconscients — quoiqu’elle parle d’un « inconscient adaptatif » assez différent de celui, refoulé, de Freud. Les mécanismes de défense ont fait l’objet d’études empiriques sérieuses. L’importance des expériences précoces a été confirmée par la théorie de l’attachement, elle-même issue du terreau psychanalytique. Le transfert et la valeur de la relation thérapeutique restent des piliers de la clinique. Et l’idée que parler soulage est devenue le socle de toutes les psychothérapies.
Autrement dit : les grandes intuitions de Freud ont essaimé partout, tandis que son système détaillé s’est largement défait. C’est le sort ordinaire des pionniers — on garde la terre qu’ils ont découverte, on redessine leurs cartes.
Freud a découvert le continent ; Jung en a redessiné la carte ; à nous de l’habiter avec discernement.
Pour aller plus loin
- Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve (1900) et Le Moi et le Ça (1923).
- Sigmund Freud, L’Avenir d’une illusion (1927), sur la religion.
- C. G. Jung, Métamorphoses de l’âme et ses symboles — le livre de la rupture.
- Sur le débat scientifique : Karl Popper, Conjectures et réfutations.