L’ombre et le nafs
Du visage qu’on cache à l’âme apaisée
Il existe, en chacun de nous, une part que nous préférons ne pas regarder. Les colères qu’on ne s’avoue pas, les désirs qu’on juge indignes, la petitesse qu’on devine sous nos belles raisons. La psychologie des profondeurs lui a donné un nom : l’ombre. Le Coran, des siècles plus tôt, en parlait déjà dans sa propre langue, à travers un mot qui revient sans cesse : le نفس, le nafs. Cet essai met les deux cartes l’une sur l’autre — non pour les confondre, mais pour voir jusqu’où elles décrivent le même territoire.
L’ombre, en quelques mots
Chez Carl Gustav Jung, l’ombre n’est pas le mal. C’est tout ce que le moi a refusé d’intégrer parce que cela ne cadrait pas avec l’image qu’il veut donner de lui-même. Élevé à être doux, on refoule sa colère ; élevé à être fort, on refoule sa fragilité. Ce matériel ne disparaît pas : il descend dans l’inconscient et y vit sa propre vie.
Et il a une habitude révélatrice : la projection. Ce que nous refusons de voir en nous, nous le voyons avec une netteté féroce chez les autres — et nous les détestons pour cela. L’agacement disproportionné que provoque en nous tel défaut d’autrui est souvent le signe que ce défaut nous habite aussi. L’ombre est donc d’abord un miroir qu’on tend au-dehors faute d’oser le tenir vers soi.
La proposition la plus exigeante de Jung tient en une idée : on ne se guérit pas de son ombre en l’écrasant. On s’en délivre en la rendant consciente. Devenir lumineux, dit-il en substance, ce n’est pas s’imaginer baigné de clarté, c’est rendre conscientes ses propres ténèbres. Intégrer, non supprimer. Gardez cette idée : c’est sur elle que tout se jouera à la fin.
Un mot, d’abord : qu’est-ce que le nafs ?
Avant les trois stations, arrêtons-nous sur le mot lui-même. النفس (an-nafs) vient d’une racine — n-f-s — qui évoque d’abord le souffle : نَفَس (nafas), c’est la respiration. Comme si l’âme était, à l’origine, ce qui respire en nous — le signe même du vivant. De ce noyau, le sens a essaimé : le souffle, puis la personne, puis le « soi » tout entier. En arabe de tous les jours, nafs veut simplement dire « soi-même » : se blesser soi-même se dit littéralement « blesser sa nafs ».
On le rend faute de mieux par « âme », mais les deux mots ne coïncident pas tout à fait. « Âme », en français, porte une longue mémoire chrétienne et platonicienne : une substance immortelle, distincte du corps. Le nafs coranique est plus terrestre et plus mouvant — le soi vivant, siège des appétits et des élans, celui qu’on doit éduquer. Un soi qui peut descendre ou s’élever : c’est précisément ce que racontent les trois stations.
Il ne faut pas non plus le confondre avec un terme voisin, le رُوح (rūḥ, l’« esprit ») — ce souffle divin insufflé en l’homme. Schématiquement : le rūḥ est le principe le plus haut, d’origine divine ; le nafs, le soi du quotidien, avec ses pulsions. Certains maîtres, comme al-Ghazālī, ajoutent encore le qalb (le cœur) et l’ʿaql (l’intellect) : quatre noms, parfois, pour les facettes d’une même réalité intérieure.
Un dernier détail, pour l’oreille curieuse. En arabe, nafs est un mot féminin — les versets s’adressent d’ailleurs à elle au féminin (« ô toi, âme apaisée, retourne »). Et la racine se retrouve presque intacte en hébreu, néfesh (נֶפֶשׁ), qui réunit le même faisceau de sens : souffle, vie, âme, soi — signe que l’intuition reliant le souffle et l’âme traverse les langues sémitiques. En français, l’usage savant a retenu « le nafs », par alignement sur « le soi » et « le moi » ; c’est la convention que nous suivons ici, sans lui faire perdre sa nuance d’origine.
Le nafs, et ses trois stations
Ce soi vivant, le Coran ne le présente pas comme une chose figée : il en décrit trois états, comme trois stations sur un chemin. C’est cette gradation qui va faire écho à Jung.
La première, la plus basse :
إِنَّ النَّفْسَ لَأَمَّارَةٌ بِالسُّوءِ« L’âme est très instigatrice du mal » — Coran 12, 53
C’est le النفس الأمّارة بالسوء, le nafs ammāra : l’âme qui commande le mal, qui pousse, qui exige, sans recul ni remords. La deuxième :
وَلَا أُقْسِمُ بِالنَّفْسِ اللَّوَّامَةِ« Et je jure par l’âme qui ne cesse de se blâmer » — Coran 75, 2
C’est le النفس اللوّامة, le nafs lawwāma : l’âme qui se reproche, la conscience qui s’est éveillée et qui souffre de ses propres manquements. Et la troisième, le terme du chemin :
يَا أَيَّتُهَا النَّفْسُ الْمُطْمَئِنَّةُ ارْجِعِي إِلَىٰ رَبِّكِ« Ô toi, âme apaisée, retourne vers ton Seigneur » — Coran 89, 27-28
C’est le النفس المطمئنّة, le nafs muṭmaʾinna : l’âme apaisée, réconciliée, en paix. Trois stations, donc : commander le mal, se le reprocher, trouver la paix. Posons maintenant l’ombre par-dessus.
Première station : l’ombre qu’on ne voit pas
Le nafs ammāra correspond presque trait pour trait à l’ombre dans son état brut, non reconnue. Ici, la part obscure agit sans que le moi en prenne conscience : elle « commande », et l’on obéit en croyant choisir. C’est l’état où la projection règne en maître — on attribue à autrui ce qui nous meut, on justifie nos pulsions par de nobles motifs. Notez le verbe coranique, ammāra, « qui ordonne avec insistance » : c’est exactement l’expérience jungienne d’un contenu inconscient qui nous gouverne d’autant plus fort qu’on ignore son existence. Tant qu’on ne l’a pas vu, on ne lui obéit pas moins ; on lui obéit davantage.
La charnière : l’âme qui se blâme
C’est ici que le parallèle devient saisissant. Le nafs lawwāma — l’âme qui se reproche — décrit précisément le moment jungien de la rencontre avec l’ombre. Que se passe-t-il quand le voile de la projection se déchire ? On découvre en soi ce qu’on méprisait chez les autres. Et la première réaction n’est pas la paix : c’est la honte, le trouble, le blâme de soi. Jung tient ce moment pour le plus difficile et le plus décisif de tout le chemin — celui où le moi cesse d’accuser le dehors et accepte de se regarder.
L’âme qui se blâme,
c’est le moment où l’on cesse
d’accuser le miroir.
Le lawm, le blâme intérieur, n’est donc pas une rechute : c’est un progrès. C’est le signe qu’une conscience s’est allumée là où régnait l’automatisme. Loin d’être l’ennemie, cette inquiétude morale est la porte étroite par laquelle on passe de la première station à la troisième. Sans elle, pas d’éveil ; on resterait à commander le mal en s’en croyant innocent.
Vers l’âme apaisée
Et le terme ? Le nafs muṭmaʾinna, l’âme apaisée, ressemble étonnamment à ce que Jung appelle l’individuation : non pas l’éradication de la part obscure, mais une réconciliation qui rend la paix. On ne devient pas apaisé en niant ce qu’on a découvert de soi ; on le devient en l’ayant traversé, reconnu, intégré. Le trajet ammāra → lawwāma → muṭmaʾinna dessine ainsi une montée presque identique à celle du moi qui rencontre son ombre, en souffre, puis trouve une unité plus vaste. Dans les deux récits, la paix est au bout, jamais au début ; elle se gagne en passant par l’obscur, pas en le contournant.
Là où les deux diffèrent
Un essai honnête doit nommer la ligne de partage, car elle est réelle. Pour Jung, l’opération centrale est l’intégration : on accueille l’ombre, on lui fait une place, on cesse de la combattre — « rendre conscientes les ténèbres ». La voie spirituelle musulmane, elle, parle plutôt de تزكية النفس, la tazkiyat an-nafs : la purification de l’âme, une discipline qui vise à dompter le nafs ammāra, non à pactiser avec lui. Phénomènes voisins, opérations différentes : l’un intègre, l’autre purifie.
Faut-il choisir ? Pas nécessairement. On peut lire les deux comme deux gestes complémentaires d’un même travail : il faut d’abord voir et reconnaître sa part obscure — sans quoi on ne purifie qu’une façade — avant de pouvoir la transformer. La psychologie éclaire le premier temps, la conduite spirituelle le second. Ce qui est sûr, c’est que ni l’une ni l’autre ne croit à la solution facile : faire semblant que l’ombre n’existe pas. Sur ce refus commun du déni, Jung et le Coran se serrent la main.
وَنَفْسٍ وَمَا سَوَّاهَا — « Par l’âme et Celui qui l’a façonnée. » (91, 7)
Pour aller plus loin
- C. G. Jung, Aïon et Dialectique du moi et de l’inconscient, sur l’ombre et l’individuation.
- Coran : sourate 12 (Yūsuf, v. 53), sourate 75 (al-Qiyāma, v. 2), sourate 89 (al-Fajr, v. 27-28).
- Sur la tazkiyat an-nafs : al-Ghazālī, Le Livre de la discipline de l’âme (dans l’Iḥyāʾ).