Aujourd'hui · Philosophie

Je et Tu

Il y a deux façons d'être en présence de quelqu'un : le voir, ou le regarder. Martin Buber a appelé ça Je-Tu et Je-Cela. Une distinction simple, aux conséquences immenses.

Quelqu'un vous parle. Il dit quelque chose, et pendant qu'il parle, vous pensez à ce que vous allez répondre. Ou vous regardez votre téléphone. Ou vous êtes là, physiquement, mais votre tête est ailleurs. Vous l'entendez, mais vous ne l'écoutez pas vraiment. Vous êtes en sa présence, mais vous n'êtes pas vraiment avec lui.

La situation inverse existe aussi : quelqu'un vous parle, et à un moment, vous n'êtes plus du tout dans votre tête. Vous n'anticipez pas, vous ne jugez pas, vous ne préparez pas votre réponse. Vous êtes simplement là, avec cette personne, dans ce qu'elle dit. Ce sont deux expériences très différentes, et Martin Buber (1878-1965), philosophe juif autrichien, a passé une grande partie de sa vie à comprendre pourquoi elles le sont.

Je-Tu et Je-Cela

Dans son livre Je et Tu (1923), Buber propose une distinction aussi simple à énoncer que difficile à tenir : il y a deux façons fondamentales d'être en relation avec ce qui nous entoure. La relation Je-Tu est celle où l'autre est rencontré comme un sujet, une présence entière, irréductible à ce qu'on sait de lui ou à l'usage qu'on peut en faire. La relation Je-Cela est celle où l'autre devient un objet parmi d'autres, une fonction, un rôle, un moyen.

Ce n'est pas un jugement moral. Le monde Je-Cela est nécessaire : on ne peut pas vivre en état de rencontre complète avec tout et tout le monde en permanence. Acheter son café, prendre le bus, lire les nouvelles, tout cela se passe dans le monde Je-Cela, et c'est normal. Le problème, dit Buber, c'est quand le Je-Cela envahit tout, y compris les relations qui devraient être des rencontres.

Je & Tu l'autre comme sujet présence entière écoute sans préparer la réponse → rencontre Je & Cela l'autre comme objet présence partielle on pense à ce qu'on va dire pendant qu'il parle → transaction
Le monde Je-Cela est nécessaire. Le problème commence quand il envahit ce qui devrait être rencontre.

Ce que l'économie de l'attention y a fait

Buber écrivait avant les téléphones. Mais la distinction Je-Tu / Je-Cela décrit avec une précision étrange ce que l'attention divisée fait aux relations. Quand on vérifie son téléphone pendant une conversation, on ne sort pas simplement de la conversation : on dit à l'autre, implicitement, qu'il est dans la catégorie Je-Cela, qu'il peut attendre, qu'il est interchangeable avec d'autres sollicitations.

L'essai Le scroll et la pause décrit comment le design des applications est conçu pour capturer l'attention en permanence. Ce que Buber ajoute à ce diagnostic : le prix n'est pas seulement notre propre temps ou concentration. C'est la qualité des rencontres qu'on manque. Chaque fois qu'on est en Je-Cela là où on pourrait être en Je-Tu, quelque chose ne se passe pas, et ce quelque chose ne se rattrape pas.

La relation comme fondement

Sa thèse est plus profonde pourtant : Non pas « je suis, donc je rencontre l'autre », mais « je deviens moi dans la rencontre ». Ce n'est pas que l'autre me définit ou me construit, c'est que sans la rencontre, quelque chose de moi reste inactualisé, en attente.

Cette idée résonne avec la notion islamique de karāma, la dignité humaine, qui n'est pas une propriété solitaire mais quelque chose qui se manifeste dans le regard qu'on porte sur l'autre et dans celui qu'on reçoit. Elle résonne aussi avec Adler (voir Trois portes pour la même pièce), pour qui l'humain est fondamentalement un être social qui cherche à trouver sa place dans un groupe. Mais là où Adler parle de place, Buber parle de présence : ce n'est pas seulement avoir une place dans un groupe, c'est être vraiment là avec quelqu'un.

La tradition islamique rejoint cette exigence par un autre chemin. Le concept d'iḥsān, l'excellence ou la beauté intérieure, est défini dans un récit fondateur comme le fait d'« agir comme si on voyait Dieu, sachant qu'Il nous voit », une définition de la présence complète, pas d'une règle de conduite. L'essai Ce qui arrête en donne le détail et le contexte. Ce qui nous importe ici : ce que Buber appelle le Je-Tu et ce que l'islam nomme murāqaba (la vigilance intérieure) décrivent la même exigence depuis deux directions opposées. Buber part de l'autre humain, l'islam part du divin. Les deux aboutissent au même endroit : être vraiment là, maintenant.

Sans téléphone moi toi Je ⚬ Tu · rencontre Avec téléphone moi 📱 toi Je ⚬ Cela · transaction
Le téléphone ne coupe pas seulement l'attention. Il convertit une rencontre en transaction.

Une pratique, pas une théorie

Ce que Buber propose n'est pas un idéal inatteignable. Il reconnaît lui-même qu'on ne peut pas maintenir le Je-Tu en permanence, et qu'il serait épuisant de l'essayer. Ce qu'on peut faire, c'est remarquer quand on glisse du Tu au Cela dans une conversation qui mérite mieux, et choisir, à ce moment, de revenir.

C'est une pratique qui ressemble, de loin, à ce que les essais du Chapitre 3 décrivent comme individuation ou tazkiyat al-nafs (la purification de l'âme dans la tradition islamique) : non pas atteindre un état parfait une fois pour toutes, mais remarquer où on est et choisir, de temps en temps, de se comporter autrement. La rencontre vraie n'est peut-être pas un état qu'on atteint : c'est un geste qu'on renouvelle.

On ne peut pas être en Je-Tu avec tout le monde tout le temps. Mais on peut remarquer quand on aurait pu l'être, et ne l'a pas été. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

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