Religion

Le sang qu'on ne voit plus

Une histoire du sacrifice, des autels antiques à l'abattoir.

Quand j'étais enfant, j'attendais l'Aïd plusieurs jours à l'avance. J'attendais surtout de voir le mouton. Il arrivait avant la fête, et cette présence vivante dans la maison suffisait à changer l'air ; on tournait autour de lui, on l'approchait, on savait sans se le dire ce qui l'attendait.

Le matin venu, un adulte de la famille n'a pas voulu regarder. Il s'est écarté. Moi j'ai voulu être là, peut-être pour me montrer courageux, peut-être simplement parce que je voulais voir. Je ne comprenais pas tout ce qui se passait. Mais je me souviens d'une chose : celui qui tenait la lame prononçait des invocations. Il ne se dépêchait pas. Le nom de Dieu était dans sa bouche au moment où il prenait la vie de la bête, et même sans les mots pour le dire, je sentais que cela rendait le geste grave, qu'il ne pouvait pas se faire n'importe comment.

Puis venait le reste, qui était tout. L'Aïd, chez nous, c'était d'abord la famille réunie, les repas qu'on prépare ensemble, la maison pleine. Ensuite le temps des amis, les soirées où chacun apporte sa part, un morceau de viande, des légumes, des épices, et où l'on cuisine un même plat pour le manger côte à côte. Et il y avait, présente sans qu'on ait à en parler, la part de ceux qui n'ont pas, à qui l'on portait de la viande pour qu'ils aient eux aussi leur fête.

Je n'ai compris que bien plus tard ce que cet enfant avait vu ce matin-là. Il avait vu un mouton mourir, oui. Mais il avait surtout vu tout ce qui entoure cette mort et lui donne un sens : un nom prononcé, une main qui ne se presse pas, un regard qui ne se détourne pas, et un partage qui commence à la maison pour s'ouvrir jusqu'à l'inconnu. Il avait vu ce que, aujourd'hui, nous payons pour ne plus voir.

En bref

  • L'histoire du sacrifice est une longue chaîne de substitutions, chaque fois plus éloignée du sang versé : l'enfant, puis le bélier à sa place, puis le sang codifié, puis le sang abandonné ou accompli, puis le sang gardé mais vidé de la dette.
  • Le récit d'Ibrāhīm n'est pas la célébration d'un sacrifice, mais son interruption : une main levée qui s'arrête, une vie humaine soustraite à l'autel.
  • L'Islam garde le geste tout en le vidant de l'idée de paiement : ni la chair ni le sang ne parviennent à Dieu, mais la piété du cœur, la juste part donnée au pauvre, la douceur envers la bête.
  • Deux fils traversent cette histoire : la frontière entre la vie humaine et la vie animale, et la mesure qui interdit l'excès. Nous les avons oubliés tous les deux.
  • Ce n'est pas le sacrifice qui produit la cruauté, c'est son oubli. Et pourtant, sur la longue durée, la conscience humaine ne cesse de s'élever.
Dans cet essai
  1. 1Le sang le plus cher
  2. 2La main retenue
  3. 3Le sang réglé, puis quitté ou accompli
  4. 4Le sang vidé de la dette
  5. 5La juste part
  6. 6La douceur dans la mise à mort
  7. 7Le sang qu'on ne voit plus

Le sang le plus cher

Avant d'être un mouton, la victime fut un homme. Et avant l'homme, souvent, un enfant.

Aux origines, l'idée du sacrifice est d'une simplicité terrible. Si l'on veut fléchir une puissance qui tient dans sa main la pluie, la récolte, la guerre et la mort, on ne lui offre pas ce dont on se passe. On lui offre ce qu'on a de plus cher. Et ce qu'un homme a de plus cher, ce n'est pas son troupeau, c'est son sang, sa descendance, l'enfant en qui sa vie se prolonge. La logique est atroce et elle est cohérente : plus le don coûte, plus il vaut.

Les traces de cette logique affleurent un peu partout dans le monde ancien. À Carthage, les archéologues ont mis au jour un enclos sacré, le tophet, où reposent des milliers de petites urnes contenant des ossements d'enfants en bas âge, mêlés à ceux d'agneaux et de chevreaux, sous des stèles dédiées aux dieux de la cité. L'interprétation majoritaire y voit les restes d'un sacrifice d'enfants offerts à Baal Hammon et à Tanit. Cette lecture n'est pas certaine, et des chercheurs y objectent qu'il pourrait s'agir d'un cimetière pour les nourrissons morts trop tôt. Admettons un instant que l'interprétation majoritaire ait vu juste, car ce n'est pas Carthage seule qui est en cause.

Le même geste, ou son souvenir, se retrouve ailleurs. La Bible hébraïque connaît un lieu maudit aux portes de Jérusalem, dans la vallée de Hinnom, où l'on faisait passer des enfants par le feu pour un culte que la Bible nomme Moloch. Elle en parle pour le condamner avec horreur. Il faut être prudent : une condamnation ne prouve pas qu'une pratique existait, seulement qu'on la tenait pour assez réelle et assez proche pour devoir la proscrire, et l'histoire est pleine d'interdits qui visent des peurs autant que des faits. Mais à Carthage, l'archéologie apporte un appui matériel indépendant du texte, et si les deux convergent, l'hypothèse se renforce sans jamais devenir certitude.

Il faut s'arrêter sur ce que cela signifie. Pendant une part immense de l'histoire humaine, offrir une vie humaine à Dieu n'a pas été perçu comme un crime, mais comme l'acte religieux le plus haut, le plus sincère, le plus coûteux. Le père qui livrait son fils ne se croyait pas monstrueux. Il se croyait pieux. C'est peut-être cela le plus difficile à regarder en face : non pas la cruauté, mais la dévotion qui l'habitait.

C'est dans ce monde, et non dans le nôtre, qu'il faut entrer pour comprendre l'histoire qui va suivre. Un monde où le couteau levé sur un enfant n'était pas une folie, mais une prière. Car c'est précisément là, sur ce fond de sang le plus cher, qu'un jour une main s'est levée, puis s'est arrêtée.

La main retenue

Puis vient un homme qui entend, lui aussi, l'ordre de donner son fils.

Le récit est bref et il est terrible. Ibrāhīm voit en songe qu'il doit immoler son fils. Il ne discute pas, il ne marchande pas. Il en parle à l'enfant, et l'enfant répond qu'il faut faire ce qui a été ordonné. Les deux se soumettent. Le père couche son fils. Et au moment où tout va s'accomplir, une voix l'arrête : tu as déjà accompli la vision. À la place de l'enfant, Dieu donne une bête à immoler.

On lit souvent cette histoire comme celle d'une obéissance absolue, et elle l'est. Mais elle est d'abord autre chose. Dans le monde que nous venons de quitter, celui des tophets et des feux de Hinnom, l'ordre de donner son fils n'avait rien d'inouï. C'était la demande que les dieux étaient réputés faire. Ce qui est inouï, ici, ce n'est pas l'ordre, c'est l'arrêt. La main levée sur l'enfant, pour une fois, ne retombe pas. Une voix dit non.

Il faut mesurer le renversement. Là où d'autres récits auraient célébré le père qui va jusqu'au bout, celui-ci célèbre le père arrêté. Le sommet de la piété n'est plus de verser le sang le plus cher, mais d'être prêt à le verser et de s'entendre dire que ce n'est pas cela qui est voulu. Le sacrifice humain est raconté une dernière fois, non pour être accompli, mais pour être clos. Un bélier prend la place du fils, et cette substitution est le cœur de tout ce qui suivra.

Peu importe ici que l'épisode ait eu lieu, et à quelle date. Ce récit n'est pas une chronique, c'est un texte qui pense, pour ceux qui le reçoivent, le passage d'un régime du sacré à un autre. Sa vérité n'est pas celle d'un fait daté, mais celle d'un seuil que des communautés entières ont franchi en se le racontant.

C'est ici qu'une frontière se trace, et nous ne la quitterons plus. D'un côté, la vie humaine, désormais soustraite à l'autel, déclarée trop haute pour être offerte. De l'autre, la vie animale, qui reste offrable, qui prend la place. Le même geste qui sauve l'enfant garde le bélier. On peut lire cela comme une immense promotion de l'homme, et c'en est une. Mais on peut aussi s'arrêter, un instant, sur ce qui demeure du côté du sang : une bête, bien réelle, qui meurt à la place d'un autre. La ligne qui épargne le fils ne remet pas en cause la mort du bélier. Elle la fonde. Nous verrons plus tard ce que devient cette frontière quand l'homme cesse de la regarder.

Une parole, ailleurs, dira le prix nouveau de la vie humaine : que tuer une seule âme, c'est comme tuer l'humanité entière. Le fils épargné sur l'autel est le premier visage de cette idée. Ce qui commence là, dans un geste interrompu, c'est la lente reconnaissance qu'il est des vies qu'on n'offre pas.

Reste une question que le texte laisse ouverte, et que la tradition n'a jamais tout à fait refermée : quel fils ? Le récit, dans sa version arabe, ne le nomme pas. On s'est partagé sur son nom, et ce partage dit quelque chose. Car au fond, pour ce que l'histoire veut nous apprendre, le nom importe moins que la main. Ce n'est pas l'identité de l'enfant qui compte, c'est le moment où le couteau s'arrête.

Le sang réglé, puis quitté ou accompli

Après Ibrāhīm, le sang ne disparaît pas. Il change de nature. D'un geste que chaque père pouvait accomplir sur son fils, il devient une institution, encadrée, minutieuse, confiée à des prêtres.

C'est le temps du Temple. À Jérusalem, le sacrifice n'est plus l'élan d'un homme seul, c'est un ordre réglé jusqu'au moindre détail. Les textes qui le régissent, dans le Lévitique, sont d'une précision d'artisan : quelle bête pour quelle faute, mâle ou femelle, sans défaut, où poser la main, comment répandre le sang, sur quel côté de l'autel, ce qui revient au prêtre et ce qui monte en fumée. Rien n'est laissé au hasard. Le sang est devenu une langue, avec sa grammaire, et l'on ne s'adresse à Dieu qu'en la parlant correctement.

De ce monde réglé vient une image qui nous est restée sans qu'on sache toujours d'où elle vient. Une fois l'an, au jour du Grand Pardon, on prenait deux boucs. L'un était offert. Sur la tête de l'autre, le prêtre posait les mains et disait sur lui les fautes du peuple, puis on le chassait vivant au désert, chargé de tout ce qu'on voulait éloigner de soi. Le premier payait de son sang. Le second emportait la faute au loin. C'est de ce bouc renvoyé que nous vient le mot bouc émissaire, cette idée qu'une bête peut porter à notre place ce qui nous pèse, et disparaître avec.

Puis vient une date qui rompt tout. En l'an soixante-dix, les armées de Rome détruisent le Temple de Jérusalem. Il ne sera pas relevé. Or les sacrifices ne pouvaient s'accomplir que là, en ce lieu unique. Du jour au lendemain, une religion entière perd l'autel autour duquel elle s'était bâtie. Et c'est ici qu'il faut regarder ce que les hommes font d'une perte pareille.

Le judaïsme rabbinique, celui qui nous est parvenu, naît de cette réponse. Privé du Temple, il ne cherche pas un autre autel. Il remplace le sang par autre chose : la prière, l'étude, le repentir, la table de chaque maison devenue un peu l'autel qu'on n'a plus. Les mots montent à la place des victimes. On a appelé cela, plus tard, un culte du cœur. Le sacrifice n'est pas nié, il est intériorisé, transposé dans un ordre où il ne coule plus de sang. C'est une immense mutation, et elle s'est faite dans le deuil d'un lieu.

Le christianisme, né au même moment de la même racine, prend l'autre chemin. Il ne remplace pas le sacrifice, il le déclare accompli. Une fois pour toutes. Dans sa lecture, un seul sacrifice a eu lieu qui vaut pour tous les temps et rend tous les autres inutiles : celui du Christ, appelé l'agneau, dont la mort clôt le système entier des offrandes. Ce qui commençait chez Ibrāhīm, l'animal à la place de l'homme, se retourne : voici un homme à la place de tous les animaux, une victime unique qui met fin aux victimes. Là encore le sang cesse de couler, mais pour une raison inverse de celle des rabbins : non parce qu'on l'a intériorisé, mais parce qu'on le tient pour versé une dernière fois.

De ces deux voies, il reste pourtant un souvenir sur les tables. L'agneau que l'on mange à la Pâque juive, en mémoire de la sortie d'Égypte, et celui qui revient dans bien des maisons chrétiennes le dimanche de Pâques, ne sont plus des victimes offertes : ce sont des plats, des images de l'ancien sang devenues nourriture de fête. Le sacrifice s'est éteint, le mot est resté dans l'assiette.

Deux sorties, donc, hors du sang. L'une l'abandonne, l'autre le clôt. Et une troisième voie restait ouverte, qui n'allait ni intérioriser le geste ni le déclarer fini, mais le garder tout en le vidant de ce qu'il avait de plus lourd.

Le Temple le sang réglé Judaïsme rabbinique le sang quitté prière, étude, repentir Christianisme le sang accompli une fois pour toutes Islam le sang gardé vidé de la dette
Trois voies hors du sang réglé : le quitter, le déclarer accompli, ou le garder en changeant son sens.

Le sang vidé de la dette

La troisième voie garde le geste. Chaque année, dans chaque maison qui le peut, une bête est encore immolée. Mais le sens du sang, lui, a entièrement changé. Pour le comprendre, il faut partir d'une histoire étrange, celle qui donne son nom à la plus longue sourate du Coran.

Un meurtre a eu lieu, et l'on ignore qui l'a commis. Pour le révéler, l'ordre est donné d'immoler une vache. L'ordre est large, il tient en un mot : une vache, n'importe laquelle. Mais au lieu d'obéir, on interroge. Quelle vache ? On répond : ni vieille ni jeune. De quelle couleur ? On répond : jaune, éclatante. Laquelle précisément, elles se ressemblent toutes ? On répond encore, et à chaque question la réponse se resserre, jusqu'à ce qu'il ne reste au monde qu'une seule bête possible, qu'il faut racheter à prix d'or. Ils l'immolèrent enfin, dit le texte, mais peu s'en fallut qu'ils ne le fissent pas.

Les commentateurs classiques le lisent de la même façon : s'ils avaient obéi d'emblée, n'importe quelle vache aurait suffi. C'est en cherchant le détail du détail qu'ils se sont enfermés. Ils demandaient pour retarder, ils précisaient pour ne pas donner. La bête parfaite qu'ils ont fini par trouver, ils l'ont immolée à contrecœur. Toute la couleur, tout l'âge, toute la conformité du monde ne pesaient rien, puisque manquait la seule chose demandée, un cœur qui consent.

« Immolez une vache » · n'importe laquelle Quelle vache ? · ni vieille ni jeune De quelle couleur ? · jaune, éclatante Laquelle ? · sans tache, jamais au labour une seule bête au monde, à prix d'or
L'ordre était une largeur ; chaque question l'a rétrécie. Ce n'est pas la règle qui s'est refermée sur eux, ce sont leurs questions.

Celui qui aujourd'hui vérifie l'étiquette sur une barquette sans plus jamais penser à la bête, qui coche la conformité et croit avoir tout donné, tient de ces questionneurs-là. Le détail rassure, il dispense du reste. On peut avoir la lettre entière et n'avoir rien donné.

C'est ce que dit, ailleurs, la parole coranique sur le sacrifice lui-même.

لَن يَنَالَ اللَّهَ لُحُومُهَا وَلَا دِمَاؤُهَا وَلَٰكِن يَنَالُهُ التَّقْوَىٰ مِنكُمْ« Ni leur chair ni leur sang ne parviennent à Dieu, mais votre piété lui parvient » · Coran 22, 37

Ce qui monte, ce n'est pas la viande, ce n'est pas le sang répandu, c'est l'état du cœur qui donne. Le sang ne paie aucune dette, ne rachète rien, ne nourrit aucune divinité. Là où les anciens croyaient que le dieu réclamait la vie et se repaissait de l'offrande, ici Dieu déclare qu'il n'a que faire de la chair. Le geste est le même qu'autrefois, mais on l'a vidé de ce qui l'habitait, l'idée d'un marché avec le ciel.

Le Coran le dit encore autrement, en interdisant de manger ce qui a été immolé sur les pierres dressées, ces autels où les anciens versaient le sang pour leurs dieux. Le sang qui coule à l'Aïd n'est plus de la même nature que celui des tophets. Il ne s'adresse plus à une puissance qu'il faudrait apaiser. Il commémore un renoncement, celui de la main retenue.

Reste la manière. Le Coran ne code pas le geste dans le détail, comme le faisait le manuel du Temple. Il pose une intention, il trace une limite, et il laisse à l'homme le soin de s'y tenir. Sur le sacrifice, il ne dit pas comment tenir le couteau. Il dit ce qui doit habiter celui qui le tient. Cette façon de commander par cadres plutôt que par recettes mériterait à elle seule un essai, et je la reprendrai ailleurs.

La juste part

Si le sang ne paie rien, à quoi sert-il de le verser ? La réponse tient dans ce qu'on fait de la bête une fois qu'elle est morte. Elle nourrit.

Le partage suit un ordre qu'aucune loi n'a besoin d'imposer, tant il vient de lui-même. D'abord la maison, la famille réunie autour du même plat. Puis les proches, les amis, ceux avec qui l'on cuisine et l'on mange côte à côte. Et enfin, plus loin, celui qu'on ne connaît pas, le nécessiteux à qui l'on porte sa part pour qu'il ait lui aussi sa fête. Le geste part du plus intime et s'ouvre jusqu'à l'inconnu. Ce n'est pas la mort de la bête qui compte, c'est le cercle qu'elle trace en s'élargissant.

Là est le renversement le plus discret. L'ancien sacrifice montait vers le ciel, en fumée, pour un dieu qui était censé s'en repaître. Celui-ci descend vers les hommes. Il ne va pas de la terre au ciel, il va de la table pleine à la table vide. La part de Dieu, c'est la part du pauvre.

Cette attention à celui qui n'a pas n'est pas propre au sacrifice. Elle traverse tout le Livre, elle est comme sa signature. Quand il règle le partage d'un héritage, le Coran demande que si des proches sans droit, des orphelins, des nécessiteux se trouvent là au moment du partage, on leur en donne quelque chose et qu'on leur parle avec bonté. Le calcul des parts s'ouvre, lui aussi, sur celui qui n'a juridiquement droit à rien. La même main qui distribue la viande n'oublie pas l'orphelin présent dans la pièce.

Mais si l'on peut donner plus que sa part, on peut aussi prendre plus que la sienne, et le Coran a un mot pour cela. Il appelle excès, إسراف isrāf, le fait de franchir la mesure, et il en fait plus qu'un défaut de manières. Mangez et buvez, dit-il, mais ne commettez pas d'excès, car Il n'aime pas ceux qui commettent l'excès. Le gaspilleur y est nommé frère du démon. Ce n'est pas une question d'étiquette ou de bon goût, c'est une limite tracée, et la franchir range celui qui la franchit dans une catégorie dont le Livre dit qu'elle aura à répondre.

L'excès a mille visages, et l'un d'eux se montre le jour même de l'Aïd. Dans Daʿwat al-Ḥaqq, la revue officielle du ministère marocain des Habous et des Affaires islamiques, un article consacré aux règles du sacrifice s'interrompt soudain pour dénoncer une plaie. Son auteur rappelle d'abord ce que retient l'école malékite : le sacrifice n'incombe qu'à celui qui peut l'assumer sans nuire à ses propres besoins, sans s'endetter, sans se ruiner. Puis il déplore ce qu'il voit autour de lui, la mubāhāt, la rivalité d'apparence, celle qui pousse un homme à s'endetter pour un mouton plus gros que celui du voisin. Ce n'est pas la règle qui fait courir les gens, c'est la vanité. Que le reproche vienne d'une tribune aussi officielle en dit long : l'institution religieuse elle-même nomme la dérive et s'en désole. Le geste censé nourrir le pauvre se retourne en concours entre ceux qui ont, et ce concours est déjà une forme d'excès, un isrāf qui a pris le masque de la piété.

Deux mouvements, donc, tiennent le sacrifice dans sa justesse. Vers le bas, il descend et se partage, il donne au-delà de sa part. Vers le haut, il s'arrête et se mesure, il ne prend pas plus que sa part. Donner assez, ne pas prendre trop : la même balance, penchée dans les deux sens. Tant qu'elle tient, le sang a un sens. C'est quand elle se rompt que tout commence à se défaire.

La douceur dans la mise à mort

Il reste une dernière chose, et c'est peut-être la plus belle. Le geste juste ne s'arrête pas à l'intention et au partage. Il descend jusque dans la main, jusque dans la lame, jusque dans les derniers instants de la bête.

Un homme vint un jour aiguiser son couteau devant l'animal qu'il avait déjà couché pour l'égorger. Le Prophète l'arrêta : voulait-il donc la faire mourir deux fois ? Aiguise ta lame, lui dit-il, avant de la coucher. Car la bête meurt déjà une première fois de voir le fer et d'attendre, avant même qu'il ne l'atteigne. Le mot est bref, mais il ouvre tout un monde. Il suppose qu'une bête voit, qu'elle pressent, qu'elle a peur, et que cette peur compte, qu'elle entre en ligne dans le jugement de l'acte.

De cette attention est né tout un ensemble de gestes, transmis par les recueils de hadith et la pratique des premières générations. La lame doit être aiguisée d'avance, et hors de la vue de l'animal, pour qu'il ne voie pas l'instrument de sa mort. On ne doit pas égorger une bête sous les yeux d'une autre, pour qu'aucune n'assiste à ce qui l'attend. On conduit l'animal à la mort avec douceur, sans le traîner, sans le brusquer. Rien, dans ces prescriptions, ne regarde la seule technique. Tout regarde la peur de la bête, et le soin de l'épargner.

Il faut s'arrêter sur ce que cela demande. Non pas seulement de tuer proprement, mais de rester présent à ce qu'on tue. De ne pas se dérober au regard de l'animal, de ne pas lui infliger l'attente ni la vue du sang. Cette exigence est l'exact contraire de l'indifférence. Elle veut qu'au moment le plus dur, celui où l'on prend une vie, l'homme soit le plus attentif, le plus doux, le plus conscient. La sacralité de la vie ne tient pas ici à ce qu'on ne tue pas ; elle tient à la manière dont on tue, à la gravité qu'on met dans le geste, au refus de le rendre machinal.

C'est le sommet de toute cette histoire. Depuis l'enfant épargné sur l'autel jusqu'à la lame qu'on cache au regard de la bête, une même ligne monte, patiente, vers une idée neuve : qu'une vie, même celle qu'on va prendre, mérite qu'on la regarde. L'enfant qui entendait le nom de Dieu prononcé sans hâte sur la bête voyait cela sans le savoir. Il voyait un homme présent à ce qu'il faisait.

Le sang qu'on ne voit plus

Ces règles, tout le monde les connaît, et presque personne ne les respecte plus.

Entre le monde où un homme menait sa bête et la regardait mourir, et le nôtre, où la viande arrive sans qu'on ait jamais croisé l'animal, quelque chose s'est perdu. Et nous l'avons perdu ensemble, partout, à peu près en même temps.

Ce qui a changé n'est pas d'abord la piété, c'est la distance. Le geste dont nous avons parlé supposait la présence : une bête qu'on voyait vivre, qu'on menait soi-même, qu'un homme regardait mourir. La mort de l'animal s'accomplit maintenant ailleurs, dans des lieux fermés que nul ne visite, et ce qui nous parvient est une chose propre, découpée, sans visage. Le problème n'est pas que nous mangions de la viande ; c'est que nous avons tout organisé pour n'avoir plus jamais à regarder ce qu'elle fut.

Et sur ce fond commun, chacun a trouvé sa manière de ne pas voir.

D'un côté, on a nommé sa bonne conscience : l'étourdissement. On endort la bête avant de la saigner, pour lui épargner la douleur. L'intention est réelle et l'argument sérieux ; des vétérinaires le défendent, et beaucoup d'autorités musulmanes l'ont accepté sous conditions. Mais il a ceci de commode qu'il rassemble toute la question sur la dernière seconde, celle du couteau, et laisse dans l'ombre tout ce qui l'a précédée, la vie entière de la bête. On soigne l'instant de la mort pour n'avoir pas à penser à la vie.

De l'autre, on a gardé un mot : halal. Mais le mot, désormais, coiffe la même chaîne industrielle, les mêmes lieux fermés, le même animal sans visage, avec un tampon de plus sur l'emballage. La formule se prononce à la file, la certification remplace la présence. On a gardé la lettre et laissé partir le reste, la lame cachée, la bête qu'on ne brusque pas, le regard. Ce halal-là est la vache de la sourate, techniquement conforme et vidé de son âme. On coche la case et l'on se croit quitte.

Alors le débat s'enflamme, toujours le même, entre l'égorgement rituel et l'étourdissement préalable. On s'affronte, on légifère, on s'indigne de part et d'autre. Et l'on ne voit pas que les deux camps se disputent la même seconde, la toute dernière, en détournant les yeux du même oubli. L'un veut une mort endormie, l'autre une mort rituelle, et aucun ne parle plus de ce qui vient avant, de la vie, du regard, de la présence. Deux manières de ne pas voir, qui se croient ennemies.

Nous voici au bout du chemin, et il faut regarder ce que nous avons fait de cette longue histoire.

Elle avait commencé dans le sang le plus cher, celui des enfants offerts à des dieux qu'il fallait apaiser. Puis une main s'était arrêtée, et un bélier avait pris la place du fils. Depuis ce jour, une ligne montait, patiente, à travers les siècles et les traditions : la vie retirée peu à peu de l'autel, le sang vidé de la dette, la bête qu'on apprend à mener sans la brusquer, la lame qu'on cache à son regard. Une longue éducation à la mesure et à la douceur, une lente reconnaissance que prendre une vie n'est jamais rien.

De cette éducation, notre temps a perdu quelque chose. Non pas le geste, que certains gardent et que d'autres ont laissé, mais ce qui le tenait debout : la présence. Nous avons oublié le bélier, cette vie qu'on prenait en la regardant, et nous avons rompu la balance, prenant du monde plus que notre part sans plus la compter. Un seul et même oubli, celui de la juste mesure, sous ses deux visages : nous ne voyons plus ce que nous tuons, et nous ne comptons plus ce que nous prenons.

Il serait facile de s'arrêter là, sur ce constat, et de conclure que nous avons régressé. Ce serait juger toute l'histoire sur un seul de ses moments. Car si l'on prend du recul, si l'on regarde non pas notre siècle mais la longue durée, le mouvement est inverse. Jamais l'humanité n'a autant qu'aujourd'hui pris au sérieux la souffrance d'une bête. Ce qui nous trouble dans l'abattoir, l'idée même qu'un animal ait un sort qui nous engage, aucun des peuples qui offraient leurs enfants ne l'aurait seulement comprise. Notre malaise est déjà une victoire. Nous voyons mieux que nous n'agissons, et ce décalage, qui nous fait honte, est le signe d'une conscience qui a devancé nos habitudes.

C'est peut-être cela qu'avait entrevu l'enfant qui voulait voir. Il ne fuyait pas le regard, il le cherchait, et il sentait déjà, sans les mots, que ne pas détourner les yeux était le commencement de tout. Les hommes ont mis des millénaires à l'apprendre, et ils ne l'ont pas encore tout à fait mis en pratique. Mais la ligne, depuis l'autel jusqu'à nos scrupules d'aujourd'hui, ne cesse de monter.

Car voir n'est pas un supplément d'âme ajouté au geste, c'est ce qui le tient. Un homme qui regarde la bête qu'il va tuer ne peut pas la traiter n'importe comment, il en répond devant lui-même, à l'instant même où il la touche. C'est cela que demandait la lame qu'on aiguisait hors de sa vue, la douceur qu'on lui devait avant de la conduire à la mort : non une règle de plus, mais une présence qui rend la cruauté simplement impossible à celui qui la commettrait sous ses propres yeux. Ce qui a permis l'indifférence de masse n'est pas une intention mauvaise, personne n'a décidé d'être cruel ; c'est le mur qu'on a bâti entre l'homme et la bête, le lieu fermé, la chaîne qu'on ne visite pas. La cruauté ne s'est pas voulue, elle s'est engouffrée dans l'espace laissé vide par l'absence de regard.

Si cela est vrai, alors la voie n'est pas de renoncer à la viande, mais de refaire ce que l'histoire entière a appris sans jamais le perdre tout à fait : suivre la bête depuis sa naissance jusqu'à sa mort, d'un regard continu, et ouvrir ce suivi à qui voudrait le voir. Un abattoir qui ne serait plus un lieu clos mais un lieu qu'on peut visiter, où l'élevage entier resterait sous un œil attentif, referait à l'échelle d'aujourd'hui ce que faisait la main qui aiguisait sa lame hors de la vue de la bête, par égard pour elle, non par honte de soi. Et le regard qui rendrait la douceur ferait voir aussi la démesure : ce qu'on ne voit plus, on ne le compte plus, et rendre visible la vie qu'on prend, c'est du même geste rendre visible ce qu'on en gaspille. Le même œil qui exige la douceur refuse l'excès. C'est une vision optimiste, sans doute plus qu'un état du monde ne le permet encore. Mais elle seule s'accorde avec ce que le Coran a posé sur le sacrifice, et avec ce que nous savons aujourd'hui de la vie sensible des bêtes, de leur peur, de ce qu'elles pressentent : que rien ne rend juste la mort qu'on inflige, sinon le regard qu'on ne détourne pas.

Le sang coule encore, et nous le voyons mal. Reste à réapprendre à le regarder, et rien, dans cette longue histoire, ne dit que nous en sommes incapables.

Nous avons éloigné la mort de nos yeux et cru la vaincre. Peut-être fallait-il, au contraire, apprendre à ne pas s'en détourner. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.

Pour aller plus loin

  • Sur les règles du sacrifice et la critique de l'ostentation, l'article « Aḥkām al-aḍāḥī », revue Daʿwat al-Ḥaqq, n° 207, ministère des Habous et des Affaires islamiques (Maroc).
  • Sur l'histoire de la vache, le Coran, sourate al-Baqara (2), versets 67 à 73, avec les commentaires classiques d'Ibn Kathīr et de Ṭabarī. Sur le sacrifice d'Ibrāhīm, sourate al-Ṣāffāt (37), versets 100 à 107.
  • Sur le sang qui ne parvient pas à Dieu par la chair mais par la piété, sourate al-Ḥajj (22), versets 34 à 37. Sur l'interdit des autels de pierre, sourate al-Māʾida (5), verset 3.
  • Sur l'excès et le gaspillage, sourate al-Aʿrāf (7), verset 31, et sourate al-Isrāʾ (17), versets 26 et 27. Sur l'orphelin au moment du partage, sourate al-Nisāʾ (4), verset 8.
  • Sur la douceur envers la bête, le hadith d'Ibn ʿAbbās et les prescriptions rapportées dans les grands recueils. Sur les deux boucs du Grand Pardon, le Lévitique, chapitre 16.
  • Sur le sacrifice d'enfants dans le monde antique et le débat qu'il suscite, les travaux archéologiques sur le tophet de Carthage.
  • À lire avec : Shahrour : le Livre et le Coran, sur la façon dont le Coran commande par cadres plutôt que par recettes.