La lecture symbolique
Du sens littéral au sens caché : le ẓāhir, le bāṭin, et l'art du taʾwīl.
Un texte sacré a une surface et une profondeur. On peut s'arrêter à la lettre, ou descendre sous elle, vers ce qu'elle indique sans le dire tout à fait. Lire symboliquement n'est pas trahir le texte : c'est prendre au sérieux qu'il puisse vouloir dire plus qu'il ne semble. Encore faut-il savoir comment, et où s'arrêter.
Le ẓāhir et le bāṭin
La tradition musulmane a deux mots pour cette épaisseur : الظاهر, le ẓāhir, l'apparent, et الباطن, le bāṭin, le caché. Le Coran lui-même se décrit comme à deux régimes :
مِنْهُ آيَاتٌ مُّحْكَمَاتٌ هُنَّ أُمُّ الْكِتَابِ وَأُخَرُ مُتَشَابِهَاتٌ« il s'y trouve des versets clairs, et d'autres qui prêtent à interprétation » · Coran 3, 7
Certains versets sont nets (muḥkam), d'autres ouverts, ambigus, appelant l'effort (mutashābih). C'est cet effort qu'on nomme taʾwīl : ramener une parole à son sens premier ou profond. Averroès en a fait une discipline ; les soufis, une voie spirituelle.
❦Le symbole, plus qu'une image
Mais attention à ne pas confondre. Le philosophe Paul Ricœur distinguait l'allégorie et le symbole. L'allégorie est un code : une chose en dit une autre, qu'on peut déchiffrer une fois pour toutes, puis jeter l'image devenue inutile. Le symbole, lui, ne s'épuise pas. Il garde un surplus de sens, une réserve inépuisable. « Le symbole donne à penser », écrivait Ricœur : il ne livre pas une réponse close, il ouvre un travail. C'est en ce sens que Jung parlait des symboles de l'inconscient, et que notre essai sur le Confluent lisait Khidr comme une figure du Soi : non un rébus, mais un foyer de sens.
❦Henry Corbin et le sens spirituel
Henry Corbin a consacré l’essentiel de son œuvre au taʿwīl comme « reconduction » du texte à son sens spirituel Pour lui, le monde lui-même se lit comme un livre de symboles, une théophanie. C'est Corbin lui-même nommait le risque : à force de tout spiritualiser, on peut faire dire au texte n'importe quoi. La lecture symbolique sans frein devient un miroir où l'on ne voit plus que soi.
❦Le garde-fou
D'où la règle, sans laquelle la lecture symbolique n’est qu’un miroir. Averroès la posait déjà : on ne recourt au sens caché que lorsque le sens littéral se heurte à ce que la raison établit, non par caprice ni par goût du mystère. Et il existe un second garde-fou, interne au texte : sa composition. Un passage n'est pas une suite de mots flottants ; il a une structure, des symétries, un centre. Cette architecture borne les lectures possibles. C'est tout l'objet de la rhétorique sémitique : laisser le texte discipliner son propre déchiffrement.
❦Un cas d'école : le Trône
Voici un exemple où la règle se vérifie. Le Coran dit de Dieu :
الرَّحْمَٰنُ عَلَى الْعَرْشِ اسْتَوَىٰ« Le Tout-Miséricordieux s'est établi sur le Trône » · Coran 20, 5
Au pied de la lettre, Dieu serait assis quelque part, doté d'un corps et d'un lieu, ce qui heurte de plein fouet sa transcendance : un corps est limité, situé, créé. Le sens littéral bute donc sur ce que la raison établit, et c'est le seul cas où Averroès autorise le taʾwīl. On lit alors istawā non comme « s'asseoir » mais comme « régner, exercer la souveraineté », sens que la langue arabe porte aussi. Le mot ʿarsh lui-même y invite : par métonymie, il désigne moins un siège que le siège du pouvoir, comme « le trône » dans « monter sur le trône » ; l'usage le dit encore, عرش المرأة بيتها, « le ʿarsh de la femme, c'est sa maison », le lieu d'où elle gouverne. Et le Coran se glose lui-même : là où il évoque l'établissement sur le Trône, il l'accole aussitôt au gouvernement des choses.
ثُمَّ اسْتَوَىٰ عَلَى الْعَرْشِ يُدَبِّرُ الْأَمْرَ« puis Il S'établit sur le Trône, dirigeant le commandement (al-amr) » · Coran 10, 3
Le même couple revient en 13:2, et en 7:54 le Trône va de pair avec l'assujettissement du soleil et de la lune : partout, il signifie le gouvernement, non l'assise. Lire « Il s'établit sur le Trône » comme « Il assume le règne de tout » n'est donc pas une fuite hors de la lettre : c'est la lettre, éclairée par l'usage et par le texte. Le sens caché, ici, ne s'invente pas : il se lit. (Les traditionalistes, eux, affirment l'istiwāʾ « sans demander comment », bilā kayf ; c'est la voie rationnelle qui le lit comme souveraineté.)
La même règle vaut pour « la main de Dieu » (48:10), lue comme sa puissance, ou « le visage de Dieu », comme sa face tournée vers nous. Le symbole n'est pas un caprice : il est ce que la raison impose quand la lettre devient intenable.
❦Et les cas difficiles ?
Le Trône était un cas facile : un Dieu corporel contredit sa transcendance, la raison force donc le taʾwīl, et presque tout le monde s'accorde. Mais la plupart des cas ne sont pas si nets. Prenons un miracle, le partage de la lune (54:1). La raison l'interdit-elle ? Pour qui admet un Dieu tout-puissant, un miracle n'est pas une contradiction logique : rien, dans la raison pure, ne le rend impossible. Ici, la règle d'Averroès ne donne aucun droit au sens symbolique. Et pourtant certains le lisent quand même comme une image ou un signe à venir, non plus parce que la lettre serait impossible, mais parce qu'ils la trouvent improbable.
Or c'est là le piège : cet « improbable » fait souvent passer en contrebande une vision du monde, le naturalisme, qui décide d'avance que les miracles n'arrivent pas, puis se présente comme « la raison ». Si l'on laisse le matérialisme porter le masque de la raison, la règle dévore tout le surnaturel, et l'on ne lit plus le texte : on le remplace.
Il faut donc l'avouer : la règle d'Averroès réduit l'arbitraire, elle ne l'abolit pas. « Ce que la raison établit » est soi-même débattu, et la frontière entre l'impossible, qui justifie le taʾwīl, et le simplement improbable, qui ne le justifie pas, n'est pas toujours nette. Le sens symbolique reste un pari discipliné, non un automatisme. Son honnêteté tient à deux exigences : nommer chaque fois le critère qu'on invoque, et ne jamais déguiser une croyance préalable en raison. C'est aussi pourquoi le second garde-fou, la composition même du texte (voir la rhétorique sémitique), compte autant que le premier.
Lire en profondeur, oui ; mais le sens caché se mérite, il ne s'invente pas. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).
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Pour aller plus loin
- Paul Ricœur, Le Conflit des interprétations (1969).
- Henry Corbin, L'Imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn ʿArabī (1958).
- Le droit d'interpréter : Averroès et le droit de la raison.
- Le garde-fou du texte : La rhétorique sémitique.
- Sur l'espace intermédiaire où les symboles ont leur réalité : Le monde entre deux.
- À lire avec : Ce qui agit sans qu'on le sache, Le Confluent des deux mers et Les rêves.
