Psychologie · Religion

Les destins du moi

Le nafs, l’âme, le non-soi, le Soi : que faut-il faire de soi ?

« Connais-toi toi-même », disait l’oracle de Delphes. Mais que trouve-t-on quand on se cherche ? Un trésor à polir, un fardeau à porter, une illusion à dissiper ? Chaque grande tradition a donné un nom à ce centre intérieur, le nafs, l’âme, le Soi, et un verdict sur ce qu’il faut en faire. Toutes s’accordent sur un point : ce moi est le champ de bataille d’une vie. Elles divergent, radicalement, sur son destin. Ce qui suit n’est pas un palmarès, mais une mise en regard, pour mieux voir où passe la ligne.

En bref

  • Quatre traditions, l’islam, le bouddhisme, le christianisme, la psychologie, posent la même énigme du moi sous des noms différents.
  • L’islam éduque le nafs, le bouddhisme voit à travers le moi (anattā), le christianisme demande de mourir à soi, la psychologie cherche à intégrer le moi au Soi.
  • Le vrai désaccord : le moi est-il un ennemi, une illusion, ou un don ? Ces réponses ne se fondent pas en une seule.
  • « Et pour nous ? » propose une voie médiane : ni gonflé, ni écrasé, mais conduit.
Dans cet essai
  1. 1Quatre noms, une même énigme
  2. 2L’islam : éduquer et honorer le nafs
  3. 3Le bouddhisme : voir à travers le moi
  4. 4Le christianisme : mourir à soi pour renaître
  5. 5La psychologie : intégrer le moi
  6. 6Le vrai désaccord : ennemi, illusion, ou don ?
  7. 7Et pour nous ?

Quatre noms, une même énigme

Avant de diverger, les traditions se rejoignent sur une intuition simple : il y a, en chacun, un centre, et ce centre n’est pas donné une fois pour toutes, il est à travailler. Les Grecs l’appelaient psychē et gravaient sur le temple l’ordre de le connaître. L’islam parle du nafs, le christianisme de l’âme, la psychologie du moi et du Soi. Le bouddhisme, lui, donne à la même place un nom déroutant : anattā, le « non-soi ». Quatre mots pour une énigme commune, qui se résume à une question : que faire de ce « je » ?

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Toutes nomment un centre intérieur et y voient un chantier. C’est sur la nature du chantier qu’elles se séparent.

L’islam : éduquer et honorer le nafs

Le Coran ne décrit pas un moi figé, mais un moi en chemin, qu’il saisit à trois moments. Il y a le nafs ammāra, « qui commande le mal » (12:53) ; puis le nafs lawwāma, qui « se blâme lui-même » (75:2), conscience qui s’éveille et se reproche ; enfin le nafs muṭmaʾinna, l’âme apaisée, à qui le Coran adresse l’un de ses plus beaux appels :

يَا أَيَّتُهَا النَّفْسُ الْمُطْمَئِنَّةُ ۝ ارْجِعِي إِلَىٰ رَبِّكِ رَاضِيَةً مَّرْضِيَّةً« Ô toi, âme apaisée, retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée » · Coran 89, 27-28

ammāra qui commande le mal lawwāma qui se blâme muṭmaʾinna apaisée
Non pas détruire le nafs, mais le conduire : de l’âme qui pousse au mal à l’âme en paix.

Tout est là : il ne s’agit pas d’anéantir le moi, mais de le transformer. La purification de l’âme, tazkiyat al-nafs, est promise au succès, « réussit qui la purifie » (91:9). Et ce travail repose sur un fondement que cette revue ne cesse de rappeler : la dignité de l’humain.

وَلَقَدْ كَرَّمْنَا بَنِي آدَمَ« Et certes, Nous avons honoré les fils d’Adam » · Coran 17, 70

Le moi, ici, n’est pas l’ennemi. Il est honoré (la fiṭra), discipliné par le cœur, conduit de station en station, comme le détaille L’ombre et le nafs. On l’élève ; on ne le supprime pas.

Le bouddhisme : voir à travers le moi

Tournons-nous vers la réponse la plus étrangère, et la plus radicale. Pour le Bouddha, ce que nous appelons « moi » n’est pas une chose stable cachée derrière l’expérience : c’est un assemblage, un flux. Il l’analyse en cinq « agrégats » (la forme, les sensations, les perceptions, les formations mentales, la conscience), qui se succèdent et se recomposent sans qu’aucun noyau permanent ne les habite. Cette doctrine porte un nom : anattā, le non-soi.

S’entendons-nous bien, car c’est ici qu’on caricature le plus : le bouddhisme ne dit pas « tu n’existes pas ». Il dit que le « je » fixe auquel nous nous accrochons est une fiction utile, et que c’est précisément cet attachement, ce « moi, mien », qui engendre la souffrance. Se libérer, ce n’est pas perfectionner le moi : c’est voir au travers, jusqu’à lâcher l’illusion qui le soutient. Là où l’islam veut un nafs apaisé, le bouddhisme vise un moi traversé.

Le christianisme : mourir à soi pour renaître

Le christianisme tient l’âme pour réelle, créée par Dieu, et promise à l’éternité. Et pourtant il place au cœur de sa spiritualité un paradoxe vertigineux : pour se trouver, il faut se perdre. « Qui voudra sauver sa vie la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera » (Matthieu 16:25). Paul le dit en première personne : « ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Galates 2:20).

Le moi n’est donc ni à honorer tel quel, ni à dissoudre dans l’impersonnel : il est à remettre. Le « vieil homme » doit mourir pour qu’un homme nouveau naisse, par la grâce. Augustin, qui scrute son intériorité comme personne avant lui, résume cette inquiétude d’une formule célèbre : « notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi ». Entre l’élévation du nafs et l’extinction du soi, le christianisme trace une troisième voie : la mort et la renaissance.

La psychologie : intégrer le moi

La psychologie des profondeurs reprend l’énigme sans Dieu, et y répond à sa manière. Jung distingue le moi (l’ego, le centre de la conscience, ce que je crois être) et le Soi (le centre et la totalité de la psyché, conscient et inconscient réunis). Le travail d’une vie, qu’il nomme individuation, consiste à intégrer ce qu’on a refoulé, l’ombre d’abord, pour passer du petit moi au Soi plus vaste, comme le raconte notre essai sur le Confluent des deux mers.

Curieusement, la philosophie occidentale a parfois rejoint le Bouddha. Hume, cherchant son « moi », n’y trouvait jamais qu’une succession de perceptions, « un faisceau », sans sujet permanent derrière. Le non-soi n’est donc pas une bizarrerie d’Orient : c’est une possibilité que la raison, livrée à elle-même, rencontre aussi. Reste à savoir ce qu’on en fait.

Le vrai désaccord : ennemi, illusion, ou don ?

Posons la question franche : faut-il se débarrasser du moi, ou l’accomplir ? C’est ici que les eaux se séparent vraiment, et le partage est plus profond que tous les autres.

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D’un bord à l’autre : le moi comme illusion à dissoudre, ou comme don à honorer. Entre les deux, l’intégrer ou le remettre.

La vraie ligne de fracture n’est pas entre les religions et la science, mais entre deux visions : pour le bouddhisme, le « je » est le problème, une fiction qui fait souffrir ; pour l’islam, le judaïsme, le christianisme, il est réel, voulu, et c’est le projet d’une vie. Jung se tient au milieu : le moi est réel mais partiel, à dépasser sans le nier. On ne peut pas tout concilier ici, et ce serait malhonnête de l’essayer : dissoudre le soi et l’honorer comme un don de Dieu ne sont pas deux façons de dire la même chose.

Honnêteté On résume ici, à grands traits, des traditions immenses et internes plurielles : il existe un bouddhisme dévotionnel, des mystiques chrétiens de l’anéantissement (le fanāʾ a son écho en islam aussi), des lectures du nafs très sévères. Le tableau force le trait pour faire voir la ligne. C’est une lecture, pas un verdict.

Et pour nous ?

Que retenir, du point de vue qui est celui de cette revue ? Que l’islam offre une voie d’équilibre, souvent méconnue : le moi n’y est ni une idole à adorer, ni une ordure à piétiner. Honoré parce que créé et anobli (karramnā), il est aussi tenu en bride, parce qu’il « commande le mal » quand on le laisse faire. Ni gonflé, ni écrasé : conduit.

Et la psychologie, lue avec discernement, peut prolonger ce chemin. L’individuation jungienne, l’intégration patiente de l’ombre, ressemble fort à l’éducation du nafs vers la paix, à condition de garder ce que Jung laissait ouvert : une direction. Le nafs muṭmaʾinna ne se repose pas en lui-même ; il « retourne vers son Seigneur ». La différence n’est pas mince, mais le travail, lui, se ressemble : descendre en soi pour s’unifier.

Une même question, « qui suis-je ? », et quatre réponses qui ne se laissent pas fondre en une seule. Reste, pour chacun, à choisir quel destin il fait au sien. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.

Pour aller plus loin

  • Le Coran sur le nafs : 12, 53 (ammāra) ; 75, 2 (lawwāma) ; 89, 27-28 (muṭmaʾinna) ; 91, 9 (la purification) ; 17, 70 (la dignité).
  • Le bouddhisme : la doctrine de l’anattā et les cinq agrégats (skandhas).
  • Le christianisme : Matthieu 16, 25 ; Galates 2, 20 ; Augustin, Les Confessions.
  • La psychologie : C. G. Jung, le moi et le Soi, l’individuation ; D. Hume, le « faisceau » de perceptions.
  • À lire avec : L’ombre et le nafs, Le cœur, Le souffle et Le Confluent des deux mers.