Philosophie · Religion

Le souffle

Al-rūḥ : relire la création d’Adam, mot à mot.

On imagine d’ordinaire la création d’Adam comme une scène très brève : une poignée d’argile, un souffle, et voici un homme, seul de son espèce, posé sur une terre vide. Cette image tranquille ne vient pas vraiment du Coran ; elle vient de la vitesse à laquelle nous en lisons les mots. Ralentissons sur trois d’entre eux, et la scène change du tout au tout.

En bref

  • Trois mots de la scène de la création, le wāw, iṣṭafā, amr, lus avec lenteur, racontent autre chose qu’un magicien et de l’argile.
  • Le souffle (rūḥ) n’est pas un fantôme inséré dans un corps : c’est le saut vers la pensée abstraite, « de l’ordre de mon Seigneur ».
  • Le refus d’Iblīs n’est pas une rivalité avec Dieu, mais un manque, l’orgueil de naissance érigé en hiérarchie.
  • Nafs et rūḥ se distinguent et se répondent : le second a rendu possible l’éducation du premier, à l’échelle de l’espèce comme de la personne.
Dans cet essai
  1. 1Trois mots qu’on lit trop vite
  2. 2Le saut
  3. 3Devant qui se prosterner ?
  4. 4Le rūḥ, c’est l’ordre
  5. 5Iblīs, ou le refus de l’ordre
  6. 6Le nafs et le rūḥ
  7. 7Le comment et le pourquoi

La lecture qui suit n’est ni neuve ni isolée : le poète-philosophe Muhammad Iqbal, le penseur Muhammad Shahrour, l’astrophysicien Nidhal Guessoum, d’autres encore, l’ont défendue chacun à sa manière. Elle ne voit pas dans le rūḥ un fantôme glissé dans la chair, mais un seuil, et l’ordre divin dont il relève.

Trois mots qu’on lit trop vite

Le premier est une simple conjonction. On lit « Je l’ai façonné et J’ai insufflé », et l’on entend deux gestes immédiats, à la suite. Mais le wāw arabe, le « et », marque chez la plupart des grammairiens la simple association, non l’ordre ni l’immédiateté ; et là où le Coran dit thumma, « ensuite », ce mot ouvre un intervalle qu’il ne précise jamais, et qui peut être immense. Rien, dans la lettre, n’oblige à enfermer la formation de l’humain dans un instant : elle peut couvrir des âges.

Le deuxième mot est un verbe, et il est décisif. Pour Adam, le Coran emploie iṣṭafā, élire, choisir le meilleur :

إِنَّ اللَّهَ اصْطَفَىٰ آدَمَ وَنُوحًا وَآلَ إِبْرَاهِيمَ وَآلَ عِمْرَانَ عَلَى الْعَالَمِينَ« Dieu a élu Adam, Noé, la famille d’Abraham et la famille de ʿImrān au-dessus des mondes » · Coran 3, 33

Or on n’élit que dans un ensemble : choisir suppose plusieurs, et l’on n’« élit » pas l’unique. Le verbe dit donc, en creux, qu’Adam fut distingué parmi d’autres vivants déjà là, élevé d’entre eux. Certains entendront cette élection comme une faveur au-dessus de tous les êtres ; mais le mot garde, dans tous les cas, l’idée d’un choix opéré au sein d’une multitude, que la lecture d’une création solitaire laisserait sans objet.

Le troisième mot, nous le garderons pour la fin, car il livre la clé : amr, l’ordre. Pour l’instant, retenons ce que les deux premiers ont défait : l’argile n’est pas une motte pétrie un après-midi, c’est la matière, la longue vie façonnée à travers les âges ; et Adam n’est pas le premier vivant solitaire, mais un élu, tiré d’une multitude vivante, au bord d’un seuil.

وَ wāw · « et » ni ordre ni instant : un temps profond اصطفى iṣṭafā · « élire » choisir suppose plusieurs : un élu أمر amr · « l’ordre » l’ordre divin, dont le rūḥ relève
Trois mots qu’on lit trop vite, et ce que chacun rouvre dans le récit d’Adam.

Le saut

Ce seuil, c’est le souffle. Non une vapeur logée dans un corps, mais le moment où ce vivant devient capable d’abstraction, de langage, de loi, de se tenir devant l’infini.

فَإِذَا سَوَّيْتُهُ وَنَفَخْتُ فِيهِ مِن رُّوحِي فَقَعُوا لَهُ سَاجِدِينَ« Quand Je l’aurai formé et lui aurai insufflé de Mon esprit, tombez prosternés devant lui » · Coran 15, 29

Le verbe même de la mise en forme le suggère. Sawwaytuhu, « quand Je l’aurai façonné », vient d’une racine, s-w-y, qui dit l’équilibre et la droiture, jusqu’au fait de se tenir droit, la même qui donne istawā, se dresser ; et le Coran loue l’humain créé « dans la plus belle stature » (95, 4). Or se redresser, marcher debout, fut une étape réelle et lente de notre histoire, bien antérieure à l’éveil de la pensée. Lu de près, le verset contient alors toute la séquence : d’abord le corps porté à sa forme droite, à travers les âges ; puis le wāw et son intervalle immense ; enfin le souffle, le saut de l’esprit. C’est une lecture possible, et elle épouse les faits.

Le Coran nomme aussitôt les facultés que ce saut ouvre : « Il vous a donné l’ouïe, les regards et les cœurs » (32, 9), les outils mêmes du connaître. C’est pourquoi Iqbal lisait l’histoire d’Adam non comme une chronique, mais comme le symbole d’un éveil : la naissance du moi conscient, le passage de l’instinct à la liberté de choisir. La « chute » n’y est pas une déchéance, mais le prix d’une liberté neuve.

l’argile · la longue vie le saut · nafkh al-rūḥ pensée, langage, responsabilité
Non une vapeur dans un corps, mais le seuil où le vivant accède à l’abstrait. La lecture classique, elle, y voit une substance ; à chacun de peser.

Devant qui se prosterner ?

Cette lecture éclaire un passage souvent jugé énigmatique. Lorsque Dieu annonce aux anges qu’Il va établir un humain sur la terre, ceux-ci s’étonnent :

أَتَجْعَلُ فِيهَا مَن يُفْسِدُ فِيهَا وَيَسْفِكُ الدِّمَاءَ« Vas-Tu y établir qui y sèmera le désordre et versera le sang ? » · Coran 2, 30

Or les anges ne lisent pas l’avenir, ils ne savent que ce que Dieu leur a enseigné. Leur objection part d’un fait observé, non d’une prophétie : sur cette terre, ces créatures versent déjà le sang, comme la bête, comme ces vivants le faisaient avant le seuil. Pourquoi, demandent-ils, établir et honorer un répandeur de sang ?

Dieu ne nie pas la violence ; elle est ancienne. Il répond seulement : « Je sais ce que vous ne savez pas. » Puis Il enseigne à Adam « les noms » (2, 31), et les anges, incapables de nommer à leur tour, s’inclinent devant l’évidence. Car la nouveauté n’est pas l’innocence, c’est la connaissance : ce vivant sait nommer, abstraire, et donc choisir, et donc répondre de soi. Le souffle ajoute, à une créature qui tuait déjà par instinct, la capacité du bien voulu, et la charge d’en porter le poids, fût-ce au prix d’un mal désormais délibéré. C’est tout le risque que Dieu assume.

Le rūḥ, c’est l’ordre

Reste le troisième mot, gardé pour la fin. Il vient dans le verset qui répond à une question par une limite :

وَيَسْأَلُونَكَ عَنِ الرُّوحِ ۖ قُلِ الرُّوحُ مِنْ أَمْرِ رَبِّي وَمَا أُوتِيتُم مِّنَ الْعِلْمِ إِلَّا قَلِيلًا« Ils t’interrogent sur l’esprit. Dis : l’esprit relève de l’ordre de mon Seigneur, et il ne vous a été donné que peu de savoir » · Coran 17, 85

Le mot est amr, l’ordre, le commandement. Le rūḥ est « de l’amr » : il appartient à l’ordre divin, celui-là même que Shahrour nomme le qadar, la mesure et la loi données au monde. L’esprit n’est donc pas une chose parmi les choses, qu’on pourrait disséquer : c’est notre participation à cet ordre, l’irruption en nous de la connaissance et de la loi. Voilà pourquoi nous n’en savons « que peu » : non par interdit, mais parce qu’il est du côté de l’ordre qui nous fonde, et qu’on ne saisit pas d’où l’on est saisi.

al-amr · l’ordre divin qadar · sunan · rūḥ le seuil de notre savoir notre savoir · un peu (ʿilm qalīl)
Le rūḥ se tient du côté de l’amr, l’ordre divin, avec le qadar et les sunan. Nous le recevons sans le surplomber.

Iblīs, ou le refus de l’ordre

Reste l’ombre du récit. Car au moment où les anges s’inclinent devant le nouvel être, l’un refuse, Iblīs, et sa raison est limpide :

قَالَ أَنَا خَيْرٌ مِّنْهُ خَلَقْتَنِي مِن نَّارٍ وَخَلَقْتَهُ مِن طِينٍ« Je suis meilleur que lui : Tu m’as créé de feu, et lui d’argile » · Coran 7, 12

Tout le mal tient dans cette phrase. Non une faim de bête, non un appétit, mais un orgueil : se juger supérieur par l’origine, par la matière dont on est fait, le feu prompt se croyant au-dessus de la glaise lentement formée. C’est l’archétype de toute hiérarchie de naissance, de tout mépris qui se prétend fondé en nature, l’exact contraire de la noblesse que le Coran loge dans la conscience, non dans le sang. Et de cet Iblīs, le Coran dit qu’il « dévia de l’ordre de son Seigneur », fasaqa ʿan amri rabbih (18, 50). Le même mot, amr. Si le rūḥ est notre part de l’ordre, Iblīs en est, au cœur de nous, le refus.

Ce mal n’est donc pas une puissance rivale de Dieu, un second dieu noir, ce serait rompre le tawḥīd. C’est une déviation, un manque, l’ordre nié, comme l’ombre n’est que l’absence de lumière. Et il n’a sur nous nul pouvoir de contrainte : « je n’avais sur vous aucune autorité, sinon de vous appeler, et vous m’avez répondu » (14, 22). Iblīs ne force pas, il chuchote ; le choix, lui, reste nôtre. Le saut qui nous a donné d’élire le bien nous a donné, du même geste, de pouvoir refuser l’ordre, et ce refus, mis en personne, porte le nom d’Iblīs.

l’ordre · al-amr le rūḥ Iblīs : l’écart (fasaqa)
Le rūḥ se tient dans l’ordre ; Iblīs s’en écarte. Le mal n’est pas une force rivale, c’est une déviation, un manque.

Faut-il alors y voir une créature de feu, ou la figure d’un principe au cœur de l’humain ? Cette revue penche pour la seconde lecture ; le texte autorise les deux.

Le nafs et le rūḥ

D’où une distinction nette, souvent brouillée. Le nafs, c’est le moi individuel, l’âme-psyché, le lieu du combat moral, celui qui peut commander au mal, se reprocher, ou s’apaiser. Le rūḥ, lui, n’est pas ce moi : c’est l’ordre et la connaissance qui, en franchissant le seuil, ont fait de l’animal un humain responsable. Le nafs est ce que chacun éduque dans sa vie ; le rūḥ est ce qui, dans l’espèce entière, a rendu cette éducation possible. C’est ce même saut qui fonde le taklīf : on ne répond de ses actes que parce qu’on est devenu capable d’abstraire, de prévoir, de juger.

le nafs le moi individuel éduqué dans une vie le combat moral le rūḥ l’ordre, la connaissance acquis par l’espèce fonde le taklīf
Deux niveaux à ne pas confondre : le moi que chacun éduque, et l’ordre qui a rendu l’humain responsable.

Le comment et le pourquoi

Cette lecture ne rivalise pas avec la science, elle la prolonge, comme le voulaient Les deux livres. La paléoanthropologie décrit le comment : l’émergence lente d’Homo sapiens, l’explosion du symbolique, l’art, la sépulture, la langue. La foi lit le pourquoi : que ce seuil fut le lieu où une créature reçut part à l’ordre de son Seigneur. Nul besoin d’y chercher une preuve cachée, ce serait retomber dans l’iʿjāz ; il suffit d’entendre le récit d’Adam comme l’image juste d’un saut réel. Le comment et le pourquoi ne se disputent pas le même terrain.

Deux dérives, et une honnêteté Le matérialisme qui réduit le saut à de la seule chimie, et lui retire tout ordre et tout sens. Et le spiritualisme inverse, qui fait du rūḥ une substance qu’on pourrait localiser, mesurer, posséder : le Coran lui-même y résiste, en le renvoyant à l’amr et en bornant notre savoir. Cette revue tient la lecture symbolique présentée ici, que partagent à leur manière Iqbal, Shahrour et d’autres ; la lecture classique, elle, voit dans le souffle une âme-substance créée. Le texte autorise les deux. Des interprétations, pas des verdicts.

L’histoire n’a pas changé ; c’est notre lecture de trois mots qui s’est ralentie. Et derrière ces mots, un seuil : la matière, un jour, élue pour penser l’infini. Sur cet ordre qui nous dépasse, وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.

Pour aller plus loin

  • Le Coran : 2, 30 ; 3, 33 ; 7, 12 ; 14, 22 ; 15, 29 ; 17, 85 ; 18, 50 ; 32, 9 ; 95, 4 .
  • Muhammad Iqbal, Reconstruire la pensée religieuse de l’islam (1930), sur Adam et l’éveil du moi.
  • Muhammad Shahrour, sur le rūḥ et l’amr, l’ordre divin.
  • Nidhal Guessoum, Islam’s Quantum Question (2011), sur l’évolution et la foi.
  • À lire avec : Le libre arbitre et le décret, Le problème du mal et Les deux livres.