Linguistique · Religion

Les mots et le monde

Comment le Coran a changé le sens des mots, sans en changer la forme.

Dans l’Arabie d’avant l’islam, le mot karīm disait l’homme noble : le sang d’une grande lignée, la main large qui égorge les chameaux pour le festin, le vin versé sans compter. Puis vint un verset, qui ne supprima pas le mot mais en déplaça le centre de gravité :

En bref

  • Un mot n’est pas une étiquette mais un nœud dans un réseau : son sens dépend des mots qui l’entourent (Izutsu).
  • Le Coran a opéré un « grand basculement » : il a recomposé ce réseau autour d’un nouveau centre, sans changer la forme des mots.
  • L’exemple de kufr, l’ingratitude du cœur plutôt que la simple incroyance, montre ce déplacement de sens en action.
  • Le principe « pas de vrais synonymes » invite à lire chaque mot dans sa précision propre, plutôt que de les confondre dans la traduction.
Dans cet essai
  1. 1Un mot n’est pas une étiquette
  2. 2Le grand basculement
  3. 3Kufr : le cœur ingrat
  4. 4Pas de synonymes
  5. 5Lire, c’est entrer dans un monde

إِنَّ أَكْرَمَكُمْ عِندَ اللَّهِ أَتْقَاكُمْ« Le plus noble d’entre vous, auprès de Dieu, est le plus pieux » · Coran 49, 13

D’un coup, la noblesse n’est plus dans le lignage ni la largesse, mais dans la conscience de Dieu. Le mot est resté ; son monde a changé. C’est l’intuition de Toshihiko Izutsu (1914–1993), linguiste japonais qui apprit l’arabe pour lire le Coran dans le texte et consacra à cette question un livre devenu référence, God and Man in the Qur’an (1964) : pour comprendre le Coran, il faut comprendre comment il refait le sens des mots.

Un mot n’est pas une étiquette

Izutsu distingue deux sens dans tout mot. Il y a son sens fondamental, le noyau qu’il garde partout, et son sens relationnel, celui qu’il acquiert par sa place dans un système donné. Car le sens d’un mot ne vit pas en lui seul : il naît de ses liens, ses voisins, ses contraires. Les mots forment des champs, et c’est la position dans le champ qui décide du sens.

īmān · la foi shukr · gratitude taqwā · conscience kufr · déni (contraire)
Le sens d’un mot tient à ses liens : proche de la gratitude et de la conscience de Dieu, la foi s’oppose au déni. Changez le réseau, vous changez le mot.

Le grand basculement

Izutsu applique ce principe au Coran lui-même : le texte a pris le vocabulaire de l’Arabie païenne et l’a réorganisé autour d’un nouveau mot-foyer, Allāh, produisant une vision du monde entièrement neuve avec des mots largement anciens. Le cas de karīm est exemplaire. Dans le monde tribal, l’honneur se mesurait au sang et à la dépense ; le Coran le réancre dans la taqwā, la conscience de Dieu. Le terme n’a pas été remplacé : il a été déplacé d’un centre à un autre.

karīm · la noblesse le lignage, la largesse la taqwā, la conscience de Dieu
Un même mot, deux mondes : le Coran déplace le centre de la noblesse, du sang vers le cœur.

Kufr : le cœur ingrat

Prenons le kufr, traduit d’ordinaire par « incroyance ». Or son sens fondamental, montre Izutsu, est de couvrir, de recouvrir une chose pour la cacher. Le kāfir est d’abord celui qui recouvre un bienfait reçu, qui refuse d’en rendre grâce : un ingrat. L’incroyance n’est donc pas, à la racine, une erreur de raisonnement, mais une ingratitude du cœur. Et ce n’est pas un hasard si le Coran l’oppose mot pour mot à la gratitude :

لَئِن شَكَرْتُمْ لَأَزِيدَنَّكُمْ ۖ وَلَئِن كَفَرْتُمْ إِنَّ عَذَابِي لَشَدِيدٌ« Si vous êtes reconnaissants, Je vous donnerai davantage ; mais si vous êtes ingrats… » · Coran 14, 7

Le contraire de la foi n’est pas le doute, c’est l’ingratitude. Croire, en ce sens, c’est voir les signes et en être reconnaissant ; renier, c’est les recevoir et les recouvrir. Toute la morale du Coran se réordonne autour de ce couple, et un seul mot bien compris en donne la clé.

Pas de synonymes

On comprend alors pourquoi Shahrour pose que deux mots de formes différentes ne sont jamais tout à fait synonymes : chacun occupe une place unique dans le réseau, et donc dit une chose unique. La sémantique d’Izutsu en donne la raison profonde. C’est aussi ce que révèle la composition du texte : en plaçant les mots en regard, en miroir, le Coran rend visibles leurs liens, et c’est dans ces liens que loge le sens.

Lire, c’est entrer dans un monde

Une leçon de méthode s’ensuit. Lire le Coran, ce n’est pas traduire mot à mot, c’est apprendre une langue comme on entre dans un monde. Deux pièges s’y opposent. L’anachronisme, qui glisse dans un terme ancien le sens qu’il a pour nous aujourd’hui. Et la fossilisation, qui le fige dans son acception du VIIᵉ siècle comme dans l’ambre. La voie d’Izutsu passe entre les deux : restituer d’abord le monde où le mot vivait, puis écouter comment le Coran l’a transformé. Car le texte se présente lui-même comme une parole en langue, à comprendre :

إِنَّا أَنزَلْنَاهُ قُرْآنًا عَرَبِيًّا لَّعَلَّكُمْ تَعْقِلُونَ« Nous l’avons fait descendre en un Coran arabe, afin que vous raisonniez » · Coran 12, 2

Deux dérives Le littéralisme de dictionnaire, qui fixe un mot à une seule glose et oublie qu’il vit dans un réseau. Et l’association libre, qui fait dire à un mot tout ce qu’on veut : la méthode d’Izutsu n’a rien d’arbitraire, elle est disciplinée, contrôlée par le système des autres mots. Entre les deux, une humilité : nous reconstruisons des sens anciens, nous ne les possédons pas. Des interprétations, pas des verdicts.

Un mot est un petit monde. Le Coran a refait le monde en refaisant ses mots, et le lire, c’est se laisser rééduquer le regard. Sur la plénitude de ce que disent ces mots, وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

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