Religion · Philosophie

Les signes : lire le monde

L'émerveillement comme voie de connaissance, et ses limites honnêtes.

Avant d'être une liste de croyances, la foi peut être une manière de regarder. Une façon de tenir le monde non pour un décor muet, mais pour quelque chose qui fait signe. Le Coran emploie pour cela un mot unique, et c'est peut-être la clé la plus discrète et la plus puissante qu'il offre à qui cherche le Créateur sans renoncer à sa raison.

Āyāt : le monde comme texte

Le mot آية, āya, désigne deux choses à la fois : un verset du Coran, et un fait du monde. Une étoile, un embryon, l'alternance du jour et de la nuit sont des āyāt au même titre qu'une ligne du texte. L'idée est vertigineuse : il y aurait deux livres à lire, celui qu'on récite et celui qu'on habite, et la même attention vaudrait pour les deux.

سَنُرِيهِمْ آيَاتِنَا فِي الْآفَاقِ وَفِي أَنفُسِهِمْ« Nous leur montrerons Nos signes dans les horizons et en eux-mêmes » · Coran 41, 53

Dehors et dedans : l'immensité du cosmos et l'énigme de la conscience. Regarder devient une forme de lecture, et l'émerveillement, une forme de connaissance. Jung, par un tout autre chemin, nommait cette même intuition : les choses ont une âme secrète, une intériorité qui se manifeste dans les symboles et que la seule observation extérieure ne capte pas. Le signe n'est pas seulement sur la surface du monde : il en est l'intérieur qui cherche à se montrer.

Les horizons الآفاق Vous-mêmes أنفسكم un signe آية
Lire les signes, dans le monde et en soi : les deux directions du même regard.

« Il a tout bien fait »

Ce qui frappe d'abord celui qui regarde, c'est l'ordre : un monde réglé, mesurable, intelligible. Le texte y insiste :

الَّذِي أَحْسَنَ كُلَّ شَيْءٍ خَلَقَهُ« Celui qui a parfait toute chose qu'Il a créée » · Coran 32, 7

Et ailleurs, l'invitation à chercher la faille, justement pour ne pas la trouver : مَّا تَرَىٰ فِي خَلْقِ الرَّحْمَٰنِ مِن تَفَاوُتٍ, « tu ne vois dans la création nulle disproportion » (67, 3). Cette intelligibilité du monde est un fait étrange, qu'aucune nécessité n'imposait. Einstein le disait à sa manière : ce qui est éternellement incompréhensible, c'est que le monde soit compréhensible. Et Leibniz, avant lui, posait la question qui ne se laisse pas congédier : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

L'émerveillement n'est pas ici un attendrissement vague. C'est le tafakkur, la méditation active que le Coran ordonne sans relâche : penser sur ce qu'on voit, jusqu'à ce que le réel cesse d'aller de soi.

Le piège des preuves faibles

Ici, l'honnêteté oblige à un détour, et c'est lui qui rend le reste crédible. Deux raccourcis tentants doivent être écartés.

Le premier est l'argument de l'horloger : trouver une montre, c'est conclure à un horloger ; trouver un œil, c'est conclure à un Créateur. Hume en avait montré les fragilités, et Darwin lui a porté un coup dur en expliquant comment une apparence de dessein peut naître d'un processus aveugle. S'appuyer sur ce seul argument, c'est bâtir sur un terrain que la science peut éroder.

Le second est l'iʿjāz dit scientifique : prétendre lire la science contemporaine codée dans les versets. C'est une apologétique qui se retourne contre elle-même : chaque théorie qui change laisse le verset orphelin, et l'on confond la grandeur d'un texte avec sa capacité à anticiper un manuel de physique. Un lecteur d'Averroès s'en méfiera : la vérité ne contredit pas la vérité, mais elle ne se prouve pas non plus par des coïncidences.

Ce qui demeure

Une fois ces béquilles retirées, que reste-t-il ? Non pas une démonstration qui force l'assentiment, mais une orientation raisonnable. Il reste la contingence de l'existence, ce fait que rien n'obligeait qu'il y eût un monde. Il reste son intelligibilité, et l'efficacité déraisonnable des mathématiques pour la dire. Il reste la conscience, et avec elle l'expérience de la valeur, du beau, du juste. Aucune de ces choses ne prouve ; toutes orientent.

L'émerveillement ne clôt pas la question :
il l'ouvre, et la tient ouverte.

La foi, dans cette lecture, n'est pas la conclusion d'un syllogisme. C'est une confiance raisonnée : le pari, assumé et révisable, que cet ordre et cette beauté ne sont pas un hasard sans visage. Le verset ne demande pas de cesser de penser ; il demande de penser plus loin : وَيَتَفَكَّرُونَ فِي خَلْقِ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ, « et ils méditent sur la création des cieux et de la terre » (3, 191).

Le signe qui surgit

Il y a une autre façon d'être interpellé par le monde, moins spectaculaire que l'émerveillement devant l'ordre cosmique, mais peut-être plus personnelle. Ce sont les moments où deux choses sans lien causal apparent arrivent ensemble et portent le même sens. On pense à quelqu'un depuis des jours, et le téléphone sonne. On traverse une période difficile, et on tombe sur une phrase qui répond exactement. Jung a donné un nom à ce type d'expérience : la synchronicité, une coïncidence acausale signifiante. Deux événements sans rapport mécanique, mais porteurs d'un sens commun pour celui qui les vit.

La structure est exactement celle d'un āya : non pas une preuve qui s'impose, non pas un hasard sans visage, mais quelque chose d'intermédiaire. Un signe qui surgit, qui invite à s'interroger, et qu'on reste libre d'entendre ou d'ignorer. Le verset 41, 53 le dit dans les deux directions : dans les horizons et en eux-mêmes. La synchronicité serait peut-être l'endroit où ces deux directions se croisent : quelque chose du dehors répond à quelque chose du dedans sans qu'on puisse en retracer la mécanique.

Jung lui-même était prudent : la synchronicité n'est pas une preuve de quoi que ce soit. Elle est une invitation à l'attention, une fissure dans la lecture purement causale du monde. En cela, elle rejoint exactement ce que cet essai cherche à défendre : non pas une démonstration, mais une orientation. Le monde peut faire signe, et parfois le signe fait irruption là où on ne l'attendait pas.

L'objection qu'on ne cache pas La plus forte n'est pas dans le ciel ordonné, mais dans la souffrance : si tout est « bien fait », d'où vient le mal, l'enfant qui meurt, l'injustice ? C'est le problème le plus sérieux pour qui croit en un Créateur bon, et l'éluder serait malhonnête. Notre essai sur Khidr l'effleure, à travers l'enfant que le sage met à mort ; l’essai Le problème du mal lui est consacré. Une foi qui regarde le mal en face vaut mieux qu'une foi qui détourne les yeux.

Regarder le monde comme un signe ne donne pas la réponse. Cela apprend à mieux poser la question. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

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