La revue

Qu'est-ce qu'une lecture ?

On ne lit jamais un texte à nu. Pourquoi plusieurs lectures peuvent être justes, sans que tout se vaille.

Tendez ce livre à dix lecteurs, et vous obtiendrez dix lectures, parfois proches, parfois éloignées. Faut-il y voir un défaut, comme si le texte avait raté sa cible ? Ou bien est-ce, au contraire, ce qu'un texte fait depuis toujours ? Avant d'entrer dans cette revue, qui passe son temps à relire, il faut s'arrêter sur ce geste lui-même : que fait-on, au juste, quand on lit ?

Il n'y a pas de lecture neutre

La première chose à voir, c'est qu'il n'existe pas de position d'où l'on recevrait un texte sans rien y mettre du sien. Lire, c'est déjà choisir : à quel mot s'arrêter, quel lien faire avec ce qu'on sait, quelle phrase éclaire quelle autre. Deux personnes qui lisent « avec attention » la même page peuvent en retenir des choses différentes, sans qu'aucune des deux ne triche.

Ce n'est pas une faiblesse propre aux textes religieux : c'est vrai d'un poème, d'un article de loi, d'un message un peu sec reçu d'un collègue. On y projette toujours un peu de soi, son humeur, son histoire, ses attentes. La question n'est donc pas « comment lire sans interpréter ? », question sans réponse, mais « comment interpréter honnêtement ? ».

La surface, et ce qu'elle porte

De cette évidence, beaucoup de traditions ont tiré la même intuition : un texte a une surface, ce qu'il dit au premier regard, et une profondeur, ce que cette surface porte sans le formuler tout à fait. Un proverbe le montre bien. « Qui sème le vent récolte la tempête » ne parle pas d'agriculture ni de météo : sa surface, des graines et du climat, porte un sens qui la dépasse, sur les conséquences de nos actes. Personne n'hésite ici entre deux lectures concurrentes : la surface et la profondeur se complètent, l'une menant à l'autre.

Les grands textes religieux fonctionnent souvent ainsi, en plus dense et en plus vaste. Cette revue y reviendra en détail dans La lecture symbolique ; pour l'instant, retenons seulement le principe : chercher sous la lettre n'est pas lui désobéir, c'est parfois la seule façon de lui obéir vraiment, comme on obéit à un proverbe en le comprenant, non en se demandant où semer du vent.

Ce que ce n'est pas

Deux malentendus guettent ici, et il faut les écarter d'emblée, car ils sont symétriques.

Le premier dit : si plusieurs lectures sont possibles, alors elles se valent toutes, et le texte ne dit plus rien de précis. C'est faux. Reprenons le proverbe : on pourrait, en forçant, y lire un conseil de jardinage, ou une allusion à un signe astrologique. Ces lectures sont possibles au sens où l'on peut les prononcer ; elles ne sont pas légitimes, car rien dans le proverbe, son usage, son histoire, sa forme, ne les soutient. Toutes les lectures ne se valent pas : certaines sont mieux soutenues par le texte que d'autres.

Le second malentendu dit l'inverse : s'il n'y a qu'une lecture légitime, c'est qu'elle est donnée d'avance, et qu'il suffit de la recevoir, sans réflexion propre. C'est faux aussi, car cela suppose qu'on pourrait accéder à cette lecture unique sans soi-même lire, ce que le premier point a déjà écarté. Entre l'arbitraire total et la lecture unique imposée, il y a un espace, étroit mais réel : celui des lectures qui se discutent, s'appuient sur le texte, et peuvent s'améliorer.

Le proverbe a un avantage

On l'a choisi parce qu'il est court, profane, et que personne n'y est attaché par la foi. Cela permet de voir le mécanisme à nu, surface et profondeur, lectures plus ou moins soutenues, avant de l'appliquer à un texte qui compte davantage pour soi. Le mécanisme ne change pas ; ce qui change, c'est l'enjeu qu'on y met.

Ce qui borne une lecture

Si toutes les lectures ne se valent pas, qu'est-ce qui en distingue une bonne d'une mauvaise ? Trois choses, au moins, et cette revue y revient sans cesse, sous des formes différentes.

La langue, d'abord : ce que les mots peuvent porter, et ce qu'ils ne peuvent pas. Une lecture qui ignore le sens des mots, ou leur change de sens sans le dire, perd son ancrage. La composition, ensuite : un texte a une forme, des répétitions, des symétries, un centre parfois ; cette forme oriente le sens, elle ne le laisse pas flotter. Et la cohérence, enfin : une lecture isolée d'un passage doit pouvoir tenir à côté des autres, sans contredire ce que le texte affirme ailleurs sans ambiguïté.

Ces trois bornes ne donnent jamais une réponse unique et automatique. Elles excluent certaines lectures, et en rendent d'autres plus solides. C'est tout ce qu'on peut demander à une lecture honnête : qu'elle se laisse contraindre par ce qu'elle lit.

Et si je me trompe ?

Reste une inquiétude légitime : si je lis ainsi, librement mais sous contrainte, est-ce que je ne risque pas de me tromper ? Oui. C'est même certain : sur tel point précis, telle lecture proposée ici sera sans doute incomplète, ou simplement fausse. Mais l'alternative, ne pas lire, ou prétendre ne faire que répéter sans lire, ne protège de rien : elle cache seulement la lecture qu'on fait quand même, derrière l'apparence de ne pas en faire.

Mieux vaut donc une lecture assumée, qui dit d'où elle vient et ce qui la soutient, qu'une lecture qui s'ignore elle-même. C'est ce que cette revue appelle, depuis le début, des interprétations, et non des verdicts : non par modestie de façade, mais parce que c'est, très précisément, ce que sont des lectures.

On ne choisit pas entre lire et ne pas lire : on choisit seulement de savoir qu'on lit. Le reste de cette revue n'est rien d'autre que cela, fait avec soin. وَاللَّهُ أَعْلَم (Dieu seul sait).

Une objection, une idée, une lecture différente à proposer ? Écrivez à la revue, chaque retour compte.

Pour aller plus loin